jeudi 17 juillet 2014

Vince Staples - « Nate »

D'abord,
Fin 2012 Earl Sweatshirt sort « Chum », un morceau sombre et classieux dans lequel il évoque la fuite de son père et les sentiments complexes qu'il nourrit à son égard: quand il affirme le détester il ne fait que ravaler sa tristesse et l'amour déçu qu'il lui porte. Sweatshirt n'a alors que 18 ans et c'est une grande claque qui met tout le monde d'accord, même si certains de ses proches trouvent qu'il y a là un risque de s'éloigner du hip hop pour entrer dans trop d'introspection (voir, dans l'excellentissime Doris, l'intro de « Whoa » par Tyler, the Creator et les interventions de Vince Staples sur « Burgundy »).
On se dit en tout cas qu'on tient là le morceau le plus fort et le plus poignant sur la relation au père depuis... « Mon vieux », de Daniel Guichard. Au moins. Surtout on pense qu'il sera difficile de faire mieux.

Mais voilà,
En mars dernier le même Vince Staples que celui mentionné plus haut, un proche proche de Sweatshirt donc, publie sur le net (même qu'on peut télécharger ça pas plus loin qu'ici) sa deuxième mixtape, Shyne Coldchain, Vol.2. La première écoute se révèle bien enthousiasmante quand explose soudain un morceau dont on sait, au bout de même pas 15 secondes, qu'on aura beaucoup de mal à s'en défaire: grosse rythmique en avant, sample de soul lumineux, et les premiers mots qui tombent, « As a kid all I wanted was to kill a man », nous voilà d'ores et déjà au tapis.
Ça s'appelle « Nate », ça reste pour l'instant le truc le plus puissant qu'on aie entendu cette année, et pour dépasser ça il va falloir se lever de bonne heure.


Le flow de Staples, construit sur de longs souffles et très peu de respirations, apporte avec lui un sentiment d'urgence, d'un flot de choses à dire et d'absence de temps pour les mettre en forme (alors que c'est très bien écrit comme on le verra plus tard). Ton égal, voix nasillarde, on n'est pas dans la représentation egotripesque mais dans une sorte d'expression à chaud d'un ressenti, de délivrance d'une histoire qui ne peut plus rester tue.


Dans « Nate » Vince Staples parle de son père, héroïnomane et dealer. Il emprunte à cet effet un regard double,
celui de l'enfant qu'il était alors (grande idée que d'évoquer l'addiction et la criminalité de son père en utilisant l'enfantin "daddy"), qui ne comprenait pas tout ce qui se passait parce qu'à huit ans on ne sait pas ce que c'est qu'un trip ou pourquoi sa maman refuse d'aider son papa quand les policiers viennent cogner à la porte,
et celui de l'adulte qui est conscient du côté malsain de ce mode de vie mais qui sait aussi que c'était le seul moyen que voyait son père pour aider son fils à s'en sortir. Un amour inconditionnel qui prend la forme d'un mode de vie dangereux et intrinsèquement néfaste, quelque chose qui ne peut être rangé dans une case. De là jaillissent des pépites comme « Knew he was a villain never been a fan of Superman » ou « Always told me that he loved me, fuck his foolish pride, as a kid all I wanted was to kill a man cause my daddy did it ».

En somme il y a là-dedans
une puissance documentaire certaine (voir l'évocation des matchs de football où son père n'est jamais venu car se déplacer dans le quartier où jouait son fils aurait été un suicide pur et simple dans un contexte de conflit entre gangs),
une présentation presque sociologique de la situation (comment grandir "normalement" quand on a pour modèle quelqu'un qui vend de la drogue et tue des gens, et jusqu'à quand une part entière de la population africaine-américaine devra-t-elle vivre dans un état post-esclavagiste où le recours forcé, ou du moins ressenti comme tel, à l'illégalité et la prison ont remplacé les chaînes d'hier)
et une puissance narrative phénoménale dans l'évocation et la confrontation du ressenti enfantin et des sentiments adultes de Staples (maintenant que se sont levées les ambiguïtés qui le rendaient perplexe quand il était petit) quant à la manière qu'avait au fond son père de lui montrer qu'il l'aimait et qu'il voulait lui préparer un avenir meilleur que le sien.

En trois minutes trente toutes les facettes d'une même réalité sont convoquées, aussi bien à l'échelle d'une société qu'à celle d'une sensibilité individuelle. Quand un morceau réunit à la fois un travail musical dévastateur, une approche intellectuelle profonde et une évocation subtile des sentiments, alors c'est quelque chose de grand et l'on ne peut que tirer son chapeau bas en espérant que les prochaines nouvelles que donnera Vince Staples seront du même acabit.

lundi 30 juin 2014

Bernard Minet - 12 chansons de Bioman

C'est un classique des brocantes et des bacs à un euro. On a plus de chance de se le faire offrir pour la blague que de l'acheter soi-même. Au dos de la pochette une écriture qui sent l'école de la IIIème République a écrit "Pour Jean-Luc, joyeux anniversaire mon grand." Le vinyle est à peine rayé, Jean-Luc devait être soigneux, à moins qu'il n'ait toujours préféré le cyber-punk japonais aux séries pour enfants. Mais voilà que quelque chose étonne: la lettre d'intention de Bernard Minet, que l'on trouve imprimée au dos de la feuille où sont inscrites les paroles.
Cette lettre, la voici:

« Dis-moi, Bioman

Il y a quelque soir je marchais dans la rue. Je rentrais d'un concert en compagnie de Sylvia. Des blousons noirs nous ont attaqués et détroussés. Je n'ai rien dit. Portefeuille, clés de voiture, blouson, ils m'ont tout pris et ils sont partis. Sylvia m'a regardé froidement et avec son accent brésilien elle m'a dit "Tu n'as rien d'héroïque, pas vrai?"
Et j'ai répondu "Non..."
Je l'ai raccompagnée chez elle. Je sais que je ne la reverrai jamais, ou alors dans les bras d'amis plus forts que je ne sais l'être.
Je suis rentré chez moi et j'ai écrit sans cesse, Jean-François m'avait commandé depuis longtemps déjà cet album sur Bioman et je ne savais pas par quel bout le prendre et soudain tout s'éclairait, les titres sont tombés les uns après les autres et je travaillais comme sous hypnose, quelque chose que je n'avais jamais connu auparavant: "La chanson des héros", "Dors en paix la terre", "A l'assaut", et puis comme d'un seul mouvement "Bioman", "Bioman - Bioman", "Dis-moi Bioman", "C'est Bioman", "Hey Bioman go", "Bioman danse", "Embrasse-moi Bioman" (celle-là Jean-François n'en a pas voulu) et quand j'ai mis le point final à "Je voudrais être Bioman" j'étais en larmes. J'avais mis le doigt sur ma douleur, je ne pouvais plus aligner trois mots.
Heureusement il restait la musique. J'ai repensé aux leçons que m'a données László Frachberger, auxquelles j'avais tourné le dos depuis si longtemps, et je me suis replongé dans son enseignement. C'était comme un voyage intérieur quand j'ai fait resurgir du fond de ma mémoire les notions de base. D'abord j'ai essayé de retrouver ce qui sépare le son et le son musical. J'ai compris que le second se distinguait du pur phénomène physique par l'existence d'une certaine symétrie entre ses harmoniques. Alors j'ai retrouvé ces ondes périodiques qui s'expriment dans un rapport de petits nombres entiers et qui constituent un son unique et j'ai compris enfin comment la perception musicale de la concordance entre ce son unique et ces nombres multiples apparaît quand les deux sons en question contiennent un maximum d'harmoniques concordantes, je veux dire quand un minimum d'entre elles se trouvent dans une dangereuse proximité les unes des autres. Je dois bien admettre que là encore j'ai pleuré, secoué de sanglots comme lors de la révélation mystique que j'ai vécue une nuit d'orage à la Baule-les-Pins. Mais à cet éblouissement ont succédé les ombres, et ce sont elles qui me rongent à présent. Je ne sais plus où j'en suis.
Chopin est un grand mélodiste. Et moi, où est ma force? Beethoven est vindicatif et rentre-dedans. Et moi, que suis-je? Bach est obsédé par les formes anciennes et le contrepoint. Et moi, qu'est-ce qui m'habite?
Bioman tire sa force d'être moitié homme et moitié robot, il combat les méchants qui veulent empêcher les oiseaux de chanter et le ciel bleu de se refléter dans les yeux des enfants. Moi je me sens moitié-homme, moitié-homme. Pas fini, même pas commencé. J'ai essayé d'en parler à Framboisier il y a peu, il m'a dit "Tu fais chier avec tes états d'âme de gonzesses. Un homme ça fume, ça boit, ça fait le mur et ça baise." Ce jour-là j'ai su que j'avais perdu un ami. Et surtout j'ai su que je n'avais pas les épaules pour rentrer dans le costume.
Un homme ça fume, ça boit, ça fait le mur et ça baise, et moi, qu'est-ce que je fais sur cette terre? Je me fais détrousser devant une Brésilienne et je ne dis rien. Je tremble de sentir Dieu soudain en moi quand je chante "Merguez party".
Il faut m'excuser, auditeur, mon vrai copain, je ne suis pas très en forme en ce moment, je ne sais plus du tout où j'en suis. J'ai enregistré ces chansons dans un état second mais je veux que tu n'aies aucun doute: chaque mot que je chante ici, il m'habite au plus profond. C'est ce vers quoi je voudrais aller. Mais en ce moment je me sens comme vide.
Dieu sait à quel point j'aime la vie. Je me sens parfois comme arrivé sur terre pas plus tard qu'hier, je découvre le monde, les humains, avec des yeux neufs. Je vois la beauté de chaque chose et je fais corps avec tout ce qui existe. Mais bientôt je sens mes failles revenir, je les sens me miner et je ne sais plus quoi faire.
Auditeur, mon vrai copain, je voudrais juste que tu sois sûr d'une chose. Quand je chante "Je voudrais être un Bioman, avoir cette force primordiale pour défendre tout l'univers contre les méchants de l'enfer et toutes leurs forces immorales"
Je ne mens pas. »


mercredi 25 juin 2014

Jacky au royaume des filles

S'il y a de mols accueils publics qui sont particulièrement difficiles à avaler, celui qu'a connu Jacky au Royaume des filles se place là. Difficile aussi de comprendre comment un film si distant du tout-venant a pu être traité comme une énième comédie faite par-dessus la jambe. Qu'importe, le film vient d'être édité en DVD, ce qui permettra à ceux qui ne se sont pas précipités dans les salles dès sa semaine de sortie de rattraper le coup.


Alors bien sûr Jacky au royaume des filles est une relecture inversée de Cendrillon qui met en question les rapports de force entre hommes et femmes tels qu'assimilés par nos sociétés soi-disant égalitaires. Riad Sattouf l'a expliqué avec brio dans plusieurs entretiens plus qu'intéressants qu'on peut trouver facilement sur l'internet, il n'y a donc pas forcément lieu de revenir sur ce point, d'autant plus qu'il y a bien d'autres choses à mettre en avant.
À commencer par le ton outrancier que choisit d'employer Sattouf, tout en parvenant à ne jamais faire dans l'excès gratuitement. Ce qui ressemble d'abord à une poursuite de la veine masturbatoire et rigolote des Beaux gosses aboutit à des scènes drôles et dérangeantes à la fois (on pense ici aux scènes de viol par exemple, qui font rire en même temps qu'elles suscitent le malaise). Il y a donc une recherche comique alliée à une volonté de ne pas reculer devant le potentiel rejet que pourrait créer cet humour. Cette démarche est très sensée dans un film qui titille la tendance humaine à décréter une chose acceptable ou non en fonction de codes sociaux qu'il est très facile de relativiser dans l'absolu, et qu'il s'agit donc surtout de ne pas relativiser pour maintenir un semblant d'unité sociale.
Il y a donc une alliance entre l'excès du ton et la volonté de mettre à nu les conventions qui maquillent le ridicule de nos normes ; en s'inscrivant par cette démarche à la suite de Rabelais ou des Monty Python, Riad Sattouf s'emploie à affirmer sa liberté non pas en lui tressant des colliers de fleurs l’œil mouillé, mais en la repoussant dans ses derniers retranchements, en éprouvant ses limites de manière réfléchie.



Cette démarche peut, en un sens, être considérée comme destructrice, et elle l'est. Mais cette destruction a pour vocation d'engendrer une prise de conscience qui mènera à un désir de réédification. D'un point de vue cinématographique Sattouf propose ici, en partant d'un comique bon enfant pour le mener au-delà de l'acceptable, rien moins qu'une autre forme de comédie qui s'inscrit dans une tradition de films orphelins, dégagés des limites imposées par le formatage du bon goût qui castre la majorité des films qui nous sont proposés. C'est ce bon goût sordide que John Cleese désigne comme l'ennemi absolu en invitant Graham Chapman, dans l'éloge funèbre qu'ils prononce en son honneur, à aller se faire foutre. C'est pourtant ce bon goût qui régit la production cinématographique de masse, et par le même biais les représentations de masse de ce qu'est le monde, la vie en société, l'acceptable ou non, etc. En démaquillant Cendrillon Riad Sattouf s'en prend précisément aux représentations absurdes transmises dès l'enfance par les contes de fées et, sans prétendre changer les choses du tout au tout, il espère sans doute mener le public à réfléchir un brin à la soupe qui lui est servie.
Car cette démarche implique inévitablement le public, et le responsabilise. Or que fait-il de ses yeux et de son cerveau? Lui qui n'arrête pas de chouiner que le cinéma français c'est toujours la même chose et les comédies françaises toujours la même recette, où est-il quand sort enfin un film qui détonne pour de bon? Réponse: il garde son argent pour aller voir Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu.
Le plus troublant c'est que, comme si le problème de réception avait été anticipé, cette question du public comme concentré du peuple et de son rapport à la norme semble être présente en filigrane tout au long du film, et ce à deux échelles.


D'abord métaphoriquement, et là il faut rentrer un peu dans les détails: dans le film la population se nourrit exclusivement de bouillie faite à base de « plantin ». On pense au départ qu'il s'agit uniquement d'un des multiples détails sur lesquels Sattouf s'appuie pour caractériser l'univers de son film, et ça marche : cette image de robinets rouillés délivrant une sorte de foutre de synthèse qu'il faut battre avant de l'avaler fonctionne immédiatement. Cette bouillie est d'ailleurs (tiens tiens) le sujet des premiers mots prononcés dans le film, qui s'ouvre sur cette déclaration : « La bouillie contient tout ce dont une humaine a besoin, elle vivifie et purifie le corps, nous n'avons pas besoin de plus. »
Or, on apprend finalement que le fameux plantin servant à fabriquer la bouillie n'est ni plus ni moins qu'un navet (tu le sens venir, son gros double-sens?). Si l'on développe donc la métaphore cinématographique du bazar, partant du constat que Sattouf s'emploie dans sa mise en scène à mettre sur un même pied le spectateur et les personnages, on aboutit alors à un message assez fort en soi: ce qui nourrit cette population, et donc le spectateur, c'est de la bouillie de navet; en d'autres termes, on se repaît de films tout pourris prémâchés.
Mais ça ne s'arrête pas là : plus tard dans le film la vérité sur la bouillie éclate, et là il va y avoir du gâchage d'intrigue tertiaire et pardon mais bon. Au hasard d'une visite officielle effectuée dans la salle de contrôle de la turbine qui produit et envoie la bouillie dans tout Bubunne, on apprend que ça n'est pas le navet qui constitue cette nourriture. La révélation se produit grâce à une réplique à la fois drôle et au fond très désabusée1: « Eh oui... Les gueux mangent leur merdin et ils trouvent ça délicieux. » Et là on ne peut qu'applaudir la sens de la formule de Riad Sattouf, qui parvient de la sorte à souligner par l'absurde les fondements du régime dictatorial qu'il décrit en même temps qu'il définit le rapport du public au cinéma de masse qu'il consomme : ce ne sont même plus des navets, c'est de la merde, vidée de toute substance nutritive mais immédiatement assimilable par le plus grand nombre car totalement dénuée de personnalité. Et ça marche du feu de dieu.
C'est là qu'intervient la deuxième échelle.


Car au fond on a souvent l'impression que c'est bel et bien la notion de peuple que le film interroge, et plus précisément la question du rapport que ce dernier entretient avec sa fameuse liberté, liberté chérie déjà évoquée plus haut. En ancrant son film dans une fausse dictature Riad Sattouf pose le décor idéal pour aborder cette question. Parce que Jacky, à l'égal du personnage de Cendrillon dont il est le reflet, n'a absolument rien d'un rebelle. Il est de l'ordre établi et rejette comme « blasphèmerie » toute ouverture vers un potentiel ailleurs se présentant à lui. Seulement, ce personnage est placé dans une dynamique outrancière qui mène le film vers des sommets d'irrévérence et il finit, malgré lui et surtout de manière parfaitement inconsciente, par être un artisan involontaire du trouble qui ébranle l'ordre établi de Bubunne.
De la sorte, Sattouf a l'élégance de transmettre son discours sans le poing levé ni le tapage auto-satisfait qu'aurait pu susciter l'histoire d'un héros ; éviter de cristalliser en un personnage tout un ensemble d'idées permet au réalisateur de mener un travail de sape moins visible, mais consciencieux. Une sorte d'entreprise de semage de trouble, mais qui ne se prend jamais au sérieux. En somme Sattouf pratique une forme bonhomme de fist-fucking sur bien des choses, à commencer par tout attachement a priori à quelque norme que ce soit. Ah oui, y a du boulot.


Par le biais d'un crescendo discret (car le réalisateur a le courage et l'intégrité de fuir toute tentative de spectaculaire ici, ne serait-ce peut-être que pour éviter de donner au spectateur ce qu'il attend) Jacky au Royaume des filles progresse alors toujours plus avant en terrain miné. Et il fait tout exploser, mais sans jamais y laisser de plumes et avec toujours cet air de le faire un peu benoîtement. En cela, le film est bien aidé par le jeu de Vincent Lacoste, qui incarne en lui-même ce principe de balourdise affichée pour mieux masquer la charge acide de la démarche d'ensemble.
Personne n'est alors épargné, et surtout pas le peuple dans le film, et donc le spectateur dans son fauteuil. Car c'est bien la finalité du film, à la fois subtile et assez dérangeante dans le fond: dans un premier temps il expose le ridicule de la servitude du peuple de Bubunne, de telle sorte qu'au départ le spectateur se met, par réflexe, à distance des personnages et fait ce à quoi le cinéma de masse l'a habitué dans de telles situations: se placer au-dessus et ricaner. Mais progressivement, à mesure que les limites sont franchies, le spectateur se trouve malmené, poussé dans ses retranchements au point que, sans doute, beaucoup finissent par avoir la même réaction que le sujet lambda de la Générale Bubunne 16 à ce qui se produit à l'écran. La fin est alors un tour de force en ce qu'il y a fort à parier que le « Blasphèmerie! » lancé dans la foule fait écho à la réaction de bon nombre de spectateurs. Ainsi Sattouf parvient à créer une correspondance immédiate et irréfutable entre la ridicule république populaire et démocratique de Bubunne et notre société.

On comprendra alors que Jacky au royaume des filles est loin de n'être qu'une pantalonnade, et que son échec public a de quoi être considéré comme profondément emmerdant. Serait-ce à dire que le public est une sorte d'épiphénomène du peuple, et que sa propension à aimer manger sa merde n'est que la manifestation de sa servitude à l'égard des normes artistiques et intellectuelles qui nous sont « imposées » (on court devant, quand même) par la production de masse? La faiblesse de Jacky au royaume des filles vient peut-être de ce qu'il s'agit d'un film hors du temps, hors de l'air du temps, et hors-norme à proprement parler. Face à un public infantilisé par le cinéma de masse tel que pondu à partir de la fin des années 70, Sattouf semble avec le recul presque condamné à aller au casse-pipe. C'est ce qu'il en coûte de faire un film outrancièrement drôle et intelligent. Remercions donc mille fois Riad Sattouf de savoir ainsi pisser sur les murs avec audace et finesse.




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1Sur cette sorte de tristesse qui semble parfois s'inviter dans le film, il ne faut pas oublier la très belle bande-son que Riad Sattouf a composée (et en partie interprétée) lui-même, et qui est souvent traversée par une forme de mélancolie, ce qui enrichit encore la personnalité du film.

mardi 10 juin 2014

10

«Asphalte brûlant sueur acide yeux rougis muscles douloureux cœur débordé espoir pour le principe destination...

Je ne sais plus ce que c'est. Le soleil m'a trop frappée.
Et pourtant cette pensée qui vient hanter
et habiter
chacun de mes souffles courts: c'est mon regard qui sculpte l'horizon.

Par mes pas, c'est moi qui dessine la route.»

Nawal Ben Suhaj, Promenade du levant au couchant

 
C'est ici que ça se trouve, c'est ceci que l'on y trouve:

01 Nous ferons le tour de la place, moi-z-avec vous, vous avec moi
02 Elek Bacsik - Over the rainbow
03 Henning Specht - Lausitzer Platz
04 Tom Zé - Índice
05 Arthur Verocai - Velho parente
06 Earl Sweatshirt - Luper
07 Daniel Rossen - Silent song
08 dEUS - Instant street
09 Charles Bukowski - Bluebird
10 Joanna Newsom - Sprout and the bean
11 Happy End - Natsu nandesu
12 Kazumasa Hashimoto - Ne connissons
13 Smog - Our anniversary
14 Françoiz Breut - Km 83
15 Coming Soon - Vermilion Sands
16 Centenaire - Sea of teeth
17 Vince Staples - Nate (feat. James Fauntleroy)
18 Schoolboy Q - Birds & the beez (feat. Kendrick Lamar)
19 Gontard! - Romans-sur-Isère
20 Cartola - Acontece
21 Bertrand Belin - O Marie
22 Josephine Foster & the Victor Herrero Band - Brillante estrella

Même que.


jeudi 10 avril 2014

Last Exit to Brooklyn

« Du matin au soir ils sont détruits. Sans qu'on y prenne garde ils périssent pour toujours. Le fil de leur vie est rompu; ils meurent avant d'avoir acquis la sagesse. »
Job 4: 19-21
(Cité en exergue de « Bout du monde »)



« Et puis - il n/y avait jamais personne à qui parler pendant lhiver. Personne ne venait s/asseoir. Ne fût-ce que quelques minutes. Et aussi, les hivers sont si longs. Si solitaires. Toute seule dans ses 3 pièces pleines de meubles, reliques des jours anciens, assise à la fenêtre à regarder les branches des arbres dénudées frissonner dans le vent; les oiseaux cherchant pitance sur le sol nu et gelé; les gens marchant le dos au vent comme le monde entier lui tournait le dos à elle. En hiver la haine de tous était mise à nu pour qui savait regarder. Elle voyait la haine dans les stalactites de glace qui pendaient de sa fenêtre; elle la voyait dans la bouillasse de neige fondue qui couvrait les rues; elle l/entendait dans la grêle qui griffait sa vitre et lui mordait le visage; elle la voyait dans la tête baissée des passants qui se hâtaient vers la chaleur du foyer... oui ils baissaient la tête et la détournaient en passant devant Ada et Ada se frappait la poitrine et s/arrachait les cheveux et elle criait à Jéhovah le Seigneur d/avoir pitié et d/être miséricordieux et elle se griffait le visage jusqu/à avoir des lambeaux de chair sous les ongles et du sang ruisselant sur ses joues, se cognant la tête contre la vitre jusqu/à ce qu/elle se couvre d/ecchymoses et que des gouttelettes de sang rose tachent lhumidité de son mur des lamentations, les bras encore dressés dans sa supplication à Jéhovah demandant pourquoi elle était châtiée, implorant miséricorde, demandant pourquoi les gens se tournaient contre elle, se frappant la poitrine et implorant miséricorde de son Dieu qui avait donné les Tables à Moïse et guidé ses enfants à travers le désert brûlant »

Last Exit To Brooklyn, paru en 1964, deux millions d'exemplaires vendus, procès pour obscénité, censure ici et là, culte subséquent... On n'a pas non plus affaire à un livre oublié. Mais voilà que paraît une nouvelle traduction qui s'attache à rendre les torsions que Selby a infligées à la langue et, d'une certaine manière, on a l'impression de redécouvrir le roman.


Paradoxe: Selby rend physique l'expérience de la lecture, il sait essouffler l'esprit du lecteur voire, parfois, lui faire détourner les yeux du livre parce que ce qui y est écrit est proprement insoutenable. La fin de « La reine est morte » laisse dans un état partagé entre le malaise profond et une tristesse grande comme ça, celle de « Tralala » donnerait la nausée si seulement on respirait encore, « La grève », n'en parlons pas, bref, c'est une lecture qui brûle. Et pourtant il n'y a rien de putassier là-dedans. En dépit de tout ce qu'il y a de plus que sombre dans ces récits, ce qu'on lit c'est le regard d'un homme qui a passé une bonne partie de son existence à faire des aller-retour entre la vie et la mort, et qui a tout bonnement refusé de mourir, plusieurs fois.
Quelle que soit la misère que Selby décrit, les tréfonds inexplorés de l'âme qu'il arpente en vieux routier, Selby a choisi la vie, il ne faut jamais l'oublier.
En 1964, quand on lui demande de décrire Last Exit to Brooklyn, lui qui n'y a jamais vraiment réfléchi répond que ce sont « les horreurs d'une vie sans amour ».

Si l'on recontextualise un peu, le roman paraît après les œuvres majeures de la Beat Generation (Howl, le Festin nu, Sur la route pour ne prendre que celles-là), et il y a là-dedans une complémentarité en ce que si Kerouac par exemple raconte l'errance sans but défini sinon la jouissance du sentiment de liberté et de l'instant, Selby peint au contraire ce qui se passe quand on se sédentarise, saisissant en quelque sorte le négatif de l'extase béate. Et ce qui se passe quand un Américain se sédentarise se résume en deux possibilités: être le dupe de l'American way of life, c'est-à-dire vivre comme un mort, ou en être le rebut à cause d'un fond d'humanité qui subsiste et contredit les principes normatifs de ce mode de vie. Parce que Last Exit to Brooklyn a aussi des allures de déclaration de guerre. Et le décor, c'est l'Amérique.

Sisyphe qui serait condamné à devoir, en plus, courir derrière son rocher quand il dévale l'autre versant de la colline, voilà la vie que mènent les personnages de Selby. Ils courent derrière ce qu'ils ne sont pas et ne seront jamais, derrière ce qu'ils n'ont pas et n'auront jamais, s'éloignant ainsi toujours plus d'un possible salut. Tous ont des images plein la tête, des aspirations qui ne leur appartiennent pas, qui n'appartiennent à aucune forme de vie concrète, et qu'ils s'étonnent et souffrent de ne pas assouvir. Ils se cognent contre leur réalité dont la violence, partagée avec le lecteur, est celle du ressenti autant que celle des faits. Encore qu'on finisse par en douter, car le talent de Selby, c'est d'aller au-dedans des choses et des corps, et de dire le sentiment plus que l'expérience1.

« Tout était sans fin dans toutes les directions jusqu/à ce que surgissent des murs qui semblaient se déplacer suspendus à quelque tringle semi-circulaire et les murs se rapprochaient les uns des autres, roulant toujours en demi-cercle et Harry tournait toujours en rond et les murs se rapprochaient les uns des autres et Harry courait jusqu/à ce qu/il se heurte à un mur et se retrouve au milieu d/un espace qui se réduisait et qu/il sente la douceur d/ardoise des murs au contact de ses bras, de sa nuque, de son nez, et que le mur l/écrasait lentement
             et ses yeux roulaient en rebondissant au flanc de la colline et Harry les suivait en titubant cherchant à les retrouver, ramassant des pierres, des cailloux, des bogues et tentant de les fourrer de force dans les orbites vides et il recrachait les pierres et hurlait quand les bogues déchiraient ses orbites déjà sanguinolentes et il continuait à gravir la colline en titubant et de temps en temps ses yeux s/arrêtaient et s/entre-regardaient dans un écarquillement gigantesque et attendaient que Harry soit presque à les toucher puis se remettaient à rouler à flanc de colline et Harry se fourrait deux nouvelles bogues dans les orbites avec un cri aigu quand elles lui déchiraient les paupières et son cri devenait de plus en plus fort tandis qu/il remuait les bogues en tous sens pour essayer de les extraire, ses mains ensanglantées l/empêchant de les saisir fermement et encore plus fort jusqu/à ce qu/il finisse par crier pour de bon et se jeter à bas du lit comme un ressort et qu/il ouvrait les yeux et attendait pendant des années que le mur et la commode soient reconnus. »

En définitive, Selby est l'écrivain de l'emprisonnement de l'âme. Il a les pieds en enfer mais, pour une raison rouge et lumineuse, il croit au ciel. Ou au moins à la possibilité d'un ciel, mais sans le chanter sur les toits. On ne le voit pas, mais il est là, quelque part, et peut-être se cache-t-il derrière la prise de contact avec la vérité. Peut-être que Selby répond à Sartre que l'enfer c'est les autres dans soi (quelque chose nous dit en tout cas que Selby en sait plus long que Sartre, sur tout). Peut-être que c'est autres chose. Un roman comme celui-là a le chic pour faire perdre tout repère, on ne sait plus très bien si c'est désespéré ou lucide, où est la frontière entre les deux, et est-ce qu'il faut se laisser dompter comme ça par des mots hallucinés sur du papier, et on perd le Nord au point de douter qu'il y ait jamais eu un Nord, mais s'il existe alors est-il vraiment là où on le dit? Et par où on sort? Cette dernière sortie vers le bout du monde, on ne sait pas par où on y arrive, et s'il faut la comprendre comme la fin du voyage, ou le début d'autre chose. On aurait plus vite fait de chercher un brin de paille dans une botte d'aiguilles.

Il faut bien admettre que c'est difficile de mettre des mots sur ce qu'on ressent quand on lit Selby, et analyser tout ça semble encore plus vain. Alors on tourne les mots dans tous les sens, on abandonne, on reprend, on tire la langue et on tombe par hasard sur cette phrase: « Parfois on a la certitude absolue qu'il y a quelque chose à l'intérieur de nous de si hideux et de si monstrueux que si on cherche à le débusquer on sera incapable de le soutenir du regard. Mais c'est quand on est disposé à rencontrer la bête qu'on se retrouve face l'ange. »
C'est bien sûr signé Selby, Hubert Jr. Amen.




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1 Sur ce point on saurait trop conseiller la lecture de son roman d'après, La geôle, qui est la descente à l'intérieur d'un esprit malade la plus perturbante jamais lue (va manger tes morts et choquer les vieilles dames Bret Easton Ellis).

vendredi 28 mars 2014

Howard Vernon

C'est souvent la nuit, quand le sommeil t'abandonne, que tu repenses à Howard Vernon. Tu ne sais pas pourquoi.
Première hypothèse: images des années 70, larges mâchoires, regard proéminent, visage comme projeté à l'avant du crâne, vêtu plus souvent qu'à son tour d'un costume d'officier nazi (voilà ce qu'il en coûte de savoir parler allemand dans le cinéma des années 50)... Une allure de vision cauchemardesque qui vient quand on navigue entre l'éveil et le sommeil, quelque part entre la créature de Frankenstein et Dracula... Une sorte de brutalité suave. Quelque chose qui ressemblerait davantage au produit d'une imagination nourrie au baroque noir qu'à la rencontre de deux gamètes. Une élégance sûre et profane. Howard Vernon est une sorte de sursaut d'un imaginaire enfiévré qui se révolterait de se trouver soudain plongé dans la réalité, dans le temps mesurable.

Il disait « Un être complètement équilibré ne ressent pas le besoin de prendre un crayon et de re-créer un animal. »

Il disait « En ce moment y'a rien. On a l'air d'être dissolus, mais de façon triste. »

Il disait « Nous on crève dans la médiocrité, dans la tristesse, dans la mesquinerie, dans le... beurk... Non, non, non, si on arrange cette époque elle peut être très marrante, mais faut surtout pas en faire partie. »


C'est souvent la nuit, quand le sommeil t'abandonne, que tu repenses à Howard Vernon. Tu essayes de tracer un parcours logique entre le Silence de la mer, Manina, la fille sans voile, Alphaville, les Exploits érotiques de Maciste dans l'Atlantide et... mettons le Théâtre des matières. Jean-Luc Godard, mais Jean Rollin; Jesús Franco, mais Fritz Lang (le second ayant cela dit fait part de son admiration pour le premier après avoir vu Necronomicon). La logique cinéphile jette rageusement son mégot par terre et s'en va en disant « Oh et puis merde, débrouillez-vous tout seul! ». Une filmographie en coq-à-l'âne, et combien de rôles acceptés pour passer du temps sous d'autres cieux et profiter de la lumière, ou faire le photographe de plateau? Pas de plan défini, les choses comme elles viennent, et un sens de l'esthétique et du beau qui connaît ses classique, mais qui tend aussi vers ce que le raté peut contenir de sublime. Il y a des princes de l'errance, et dans le mauvais goût des flamboyances.

Il disait de Jesús Franco « C'est exactement comme une femme qui met un enfant au monde et au milieu de la naissance, elle prend un couteau elle dit "J'en ai marre", elle coupe ce qui est sorti. »

Il disait « C'était complètement invraisemblable mais finalement le cinéma ça doit être ça. C'est ça pour moi. Finalement, je suis heureux. Y'a beaucoup de gens qui me l'ont reproché "Oui, vous vous êtes fourvoyé dans des films bon marché..." Eh bien je suis ravi. »


C'est souvent la nuit, quand le sommeil t'abandonne, que tu repenses à Howard Vernon. Un élégant qui se promène sous la pluie de juin, avec sous le bras un cahier rempli de ses photographies érotiques mettant en scène de jeunes éphèbes. Quand devant la caméra il frottait son corps contre celui de femmes, rêvait-il de formes dénuées de seins et avec moins de trous dedans? Ou peut-être qu'il prenait là aussi tout ce qu'il y a de jouissif à prendre. Peut-être que sa vie n'était pas une ligne droite vers la mort, mais une piste à flanc de volcan sur laquelle il évoluait en ne se souciant que du geste de l'instant, sans savoir quelle serait sa prochaine figure et en s'en moquant éperdument. C'est peut-être possible d'accomplir sa vie comme un ample geste fractionné en une infinité de gestes plus petits, mais dans lesquels on s'inscrit entièrement. C'est peut-être possible de vivre, en tenant les contraintes en respect, en faisant taire à l'intérieur les grognements des chiens par la grâce de son duende. C'est peut-être possible de ne remplir l'instant que de l'instant. D'être là.


C'est souvent la nuit, quand le sommeil t'abandonne, que tu repenses à Howard Vernon.
Parfois un rossignol chante. Parfois un fantôme te hante.
Parfois tu te dis que la nuit n'en finira pas, mais Howard Vernon est là.
Et il t'aide à comprendre qu'il n'y a pas d'autre route que celle que tes pas inventent.

lundi 10 mars 2014

Renaldo & Clara - Fruits del teu bosc

 

Un bon disque de printemps c'est un mélange savant de science exacte et de légèreté, c'est en somme une science de la légèreté exacte. Ça soutient l'efflorescence du corps et de l'esprit sans chercher à en imposer outre mesure, de la perfection qui ne chercherait pas à éblouir. On le découvre, on l'écoute en boucle, infoutu de savoir si dans six mois nous prendra l'idée de se le passer encore, mais à l'instant précis c'est exactement ce dont on a besoin. Cette année, c'est Renaldo & Clara qui nous offrent ce printemps et on leur dit merci.


On ne sait pas grand chose de ce groupe qui nous vient de Lleida, si ce n'est que Fruits del teu bosc est leur premier album après deux EP, que leur nom renvoie sûrement au film (quasi) fantôme de Bob Dylan et aussi au fait que la chanteuse (qui écrit et compose également les morceaux) s'appelle Clara, et... Voilà.

Si Fruits del teu bosc nous semble dès l'abord extrêmement aimable, c'est parce qu'il est de la bonne et humble ouvrage. En écoutant ce disque copain on se dit que bah, tant qu'on a du soleil... On se sent devenir jouisseur léger. On se laisse gentiment gagner par un désir aux objets indistincts, bercé par ces chansons au charme discret mais solide.

Autre chose qui nous fait aimer bien cet album: cette sensation qu'il a grandi biberonné à notre cher Sonido Donosti (dont qu'on avait eu causé ici, ici et ). On retrouve dans les accords, la voix et les arrangements de Fruits del teu bosc ce doux mélange de nonchalance lascive et d'élégance teintée d'une mélancolie qui se fait parfois un peu plus présente, mais qui dans la joie d'être triste retient avant tout la joie. Mais aussi la tristesse. Mais pas une tristesse paralysante. Enfin vous voyez quoi. 

Il serait vain de s'étendre davantage, ce disque invite à l'économie de mots et au vagabondage de l'esprit, pas à la visite guidée. On peut l'écouter en entier ici, se le procurer pour une somme risible , et on lui fait de gros bisous.