Ça commence par le bruit d’une porte qui grince longuement et en quelque sorte tout est déjà dit : Io Pomodoro est l’ouverture vers quelque chose d’autre. Non pas un voyage à l’autre bout du monde, cette porte est peut-être celle du grenier. Non, c’est partir de ce que l’on connaît, ou croit connaître, pour s’apercevoir qu’il y a derrière bien des choses que l’on ignore, et puis aller vers ce mystère. C’est s’appuyer sur deux tendances musicales, l’une antique, l’autre naissante, et de les unir dans un même geste pour voir ce que ça va donner. C’est se saisir de deux pôles qu’a priori tout oppose, et habiter l’espace qui les sépare. Et c’est finalement s’apercevoir que dans cet entre-deux réside la liberté absolue, celle qui consiste à prendre les normes constitutives de ces pôles pour ce qu’elles sont et à les traiter comme elles le méritent, en se les collant ici (voir fig. A).
Io Pomodoro c’est la rencontre absolument improbable entre une actrice italienne au destin déjà remarquable en soi (caissière dans une pâtisserie à qui Visconti, qu’elle ne connaît pas, dit un jour qu’elle finira par faire du cinéma, puis miss Italie à 16 ans, puis actrice pour Antonioni, Fellini, les Taviani et bien d’autres, puis quittant tout pour vivre avec le torero Luis Miguel Dominguín, etc.) et un compositeur espagnol, spécialiste de la viole de gambe et d’instruments aux noms rigolos comme la vihuela et le hurdy gurdy, qui fait revivre des musiques anciennes en s’esquintant les yeux sur des fragments de papyrus et en fabriquant à nouveau des instruments disparus depuis des siècles. Parallèlement à ça il se repose en créant des disques concepts dans lesquels il joue plus de deux cent instruments[1] (du sitar aux balles de ping-pong). On imagine une personne originale. Certains disent même qu’il est moine. On ne sait pas.
C’est ce qui est immédiatement plaisant avec Io Pomodoro : on n’a pas la queue d’une idée du pourquoi et du comment de cet album ; le résultat serait conventionnel, on s’en cognerait un peu. Seulement voilà, ce disque est un disque univers fait d'une musique qui n'existe pas, il redéfinit les frontières (elles enflent et se distordent, et pètent en rigolant fort) et, chemin faisant, se permet de taper en plein dans le sublime au beau milieu de ces jeux de construction quasi enfantins. Concrètement, c’est le mariage a priori contre nature entre des influences musicales anciennes (médiévales, arabo-andalouses, parfois même venues de la Grèce antique) et l’électro grandissante (nous sommes en 1981). Là-dessus, des poèmes écrits et chantés, scandés parfois, par une femme à qui personne n’a sans doute jamais demandé ce qu’elle pensait de la création poétique. On passe d’une sorte de ballade mystique sur une reine couronnée de lumière à des considérations sur la verdeur des martiens, d’une poésie descriptive quasi psychédélique qui ressemble aux oraison mystiques de la folie hérétique à des jeux avec la souplesse du langage où il s'agit de le faire plier jusqu'au bord de la rupture; voire à le faire rompre, parce que c'est rigolo de voir ce qu'il peut y avoir après.On peut mettre les mains dans ce qui se répand hors de lui et se barbouiller la figure avec, et puis faire des peintures étranges sur les murs.
On serait bien en peine s’il fallait dénombrer tous les univers convoqués dans Io Pomodoro. Quant à faire la liste de ceux qui apparaissent soudain, dont on ignorait qu'il fût possible qu'ils existassent… On parlait de disque univers, il s’agit plutôt d’un disque système solaire qui embrasse le temps et le monde comme un grand tout unifié où les époques et les techniques communiquent entre elles dans une même recherche d’un terrain inconnu où pourrait s’épanouir une forme nouvelle de beauté bossue et ailée. Ça cherche et ça désire sans objet précis précis, c’est un mouvement absolu dont le seul but est d’être. Ça ne ressemble à rien, c’est infiniment foutraque, grisant et touchant. C’est pour ça que c’est chouette : avec Io Pomodoro, Lucia Bosè et Gregorio Paniagua sont parvenus à abolir les frontières temporelles et les codes esthétiques pour créer un disque absolument novateur et intemporel. On leur dit merci.
N.B. : Io Pomodoro demeure introuvable dans les bacs et ignoré dans bon nombre de bases de données pourtant réputées ; c’est grâce à ces supers chouettes copains de Single (deux anciens de Le Mans, pour ceux qui suivent) que ce disque est en train de refaire surface sur internet. On peut leur dire merci à eux aussi.
[1] D’ailleurs, puisque ces disques sont introuvables, si quelqu’un a Batiscafo sous le coude, nous lui serions rudement reconnaissant de nous le faire savoir.
Alors en fait au départ on cherchait à retrouver dans quel giallo il y avait cette super chouette musique, et on était dans un cul-de-sac total à savoir qu'on était là à dire "Mais siiiii, ce giallo, là, avec un tueur qui porte des gants en cuir et qui assassine des gens avec une arme blanche et du coup il y a le héros, qui est écrivain ou photographe je sais plus, qui décide de découvrir qui est le meurtrier, et puis les scènes de meurtre c'est filmé dans l'ombre" et alors autant dire qu'on stagnait complètement, mais c'est à ce moment qu'on a imprimé à notre recherche de haute volée une sorte de poussée ascendante qui nous a mené autre part. Le résultat s'intitule OSTBO, mais on n'a toujours pas retrouvé le giallo qu'on cherchait.
OSTBO, c'est un peu de cinéma en musique et en extraits, ça se télécharge ici, et dedans il y a ça:
1 Qu'est-ce que le cinéma?
2 Curtis Mayfield - Little child runnin' wild
3 Série grise
4 Stelvio Cipriani - Inseguita & un ospite inatteso
5 Un mystère sans talons hauts ni fard à paupières
6 Nico - Strip-tease
7 Ma pépée
8 Magnet - Gently Johnny
9 Ha ha! Sacré vieux George! Toujours bon pied bon oeil!
10 Roger Dendron - Pas cette nuit
11 En vert et contre tout
12 Russel Garcia - Time traveler
13 Lèvres cultes
14 Hoagy Carmichael & Lauren Bacall - Am I blue?
15 Les mecs qui souffrent
16 Matisse/Accardo Quartet - Smooth
17 Vers son étage
18 Yumi Kimura - Itsudemo dokodemo
19 Le karma
20 Air - Dirty trip
21 La vie est simple
22 Jean-Michel Bernard - Tours de carte
23 On part dans cinq minutes
24 Joe Hisaishi - Play on the sands
25 Solitaire?
26 Zappy Max - Moi et mon scooter
27 Conclusion: tout est dans le peps
Abbey Lincoln a l'air d'une reine, elle chante un chant d'esclave.
Elle chante comme une reine un chant d'esclave.
La tête en arrière, la fierté dans le regard, la colère sur le visage, prends-toi déjà ça dans les dents.
Max Roach frappe sa batterie, d'abord en virtuose, puis en forçat.
On ne comprend pas bien pourquoi.
Et puis on sent les choses qui viennent.
On entend ceux qui sont convoqués
Max Roach cogne le rythme d'une vie sans âme.
Ce faisant, il réveille ces âmes à qui la vie a été interdite.
On sent les fantômes évoluer progressivement autour de lui.
On sent réveillée la lueur de leurs regards il y a longtemps éteints.
Max Roach relance une lutte que d'autres auraient voulu enfouir et faire taire.
Max Roach lève une armée d'ombres.
Il frappe comme un sourd et il est peu à peu habité par ceux qu'il réveille.
Si les vivants ne suffisent pas, il faut appeler les morts
Réveiller ceux qui n'ont pas été vengés
Réveiller les colères enfouies
Réveiller la brûlure qui ne s'endort jamais, poisseuse et acide, de l'injustice
Aller chercher dans la douleur ce qui peut pousser à mener le combat.
Max Roach frappe et voici ce qui se passe: il redonne un souffle aux morts.
Après quoi il peut se recueillir:
À sa mesure il fait avancer l'histoire.
En 1997 le journaliste David Simon et l’ancien policier Edward Burns publient The Corner: A Year in the Life of an Inner-City Neighborhood, compte-rendu d’une immersion de longue haleine dans les ghettos de l’ouest de Baltimore. Ces observations leur serviront de base dans l’élaboration de the Wire, devenue l’une des séries majeures de l’histoire de la télévision. Mais deux ans auparavant David Simon et David Mills ont créé une sorte d’adaptation de ce livre, une mini-série de six épisodes intitulée the Corner. Une mini-série qui est l’inverse du divertissement télévisuel classique puisqu’elle invite à prendre conscience d’une réalité, celle d’hommes, de femmes et d’enfants qui survivent tant bien que mal dans des quartiers où l’effondrement d’une classe sociale a coïncidé avec l’essor du trafic de drogue. The Corner est une rencontre entre une approche documentaire de ce sujet, approche purement descriptive, et une réflexion en forme d’état des lieux sur une société qui court à sa perte. En schématisant et en établissant une comparaison avec la littérature, c’est un peu comme une rencontre entre Albert Londres et Louis-Ferdinand Céline. Et c’est d’une puissance inégalée.
Ce qui place d’entrée de jeu the Corner au-dessus de la production télévisuelle de masse, c’est une question préalable qui prouve l’honnêteté de la démarche des auteurs mentionnés plus haut et de Charles S. Dutton, le réalisateur. En ouverture du premier épisode ce dernier se présente et explique qu’il est venu filmer ces coins de rue de Baltimore, représentatifs des milliers de coins de rue similaires qui existent aux Etats-Unis, pour raconter la réalité vécue par une classe sociale entière : celle des démunis. S’ensuit un entretien avec Gary, personnage central de la série, entretien qui tourne court ; et puis immédiatement dans la foulée commence la fiction : le point de vue est celui d’un narrateur immatériel, il n’y a plus de commentaire, mais des acteurs mis en scène. Le dispositif pourrait alors sembler poussif, voire contredire entièrement le discours préalable du réalisateur, mais l’intérêt de la chose est ailleurs : il s’agit de mettre en place l’identité de la série en la présentant comme le récit d’histoire vraies tout en prenant acte du fait que le « cinéma vérité » est une illusion. Les auteurs et le réalisateur vont au-devant de la critique qu’on pourrait leur faire, à savoir prétendre raconter la vérité en se détournant de la démarche purement documentaire qui serait a priori la mieux adaptée à cette volonté. Ils le font en montrant simplement qu’une approche « cinématographique » (il faudrait trouver un adjectif équivalent pour les séries télévisées) de la vérité est impossible car il est impossible de saisir objectivement cette vérité par le biais d’un dispositif technique trop imposant et surtout trop intrusif pour ne pas influencer ce qui est représenté. Ce constat est régulièrement renouvelé lors de pseudo séquences documentaires à la fin desquelles le réalisateur est constamment rejeté par ceux qu’il filme, incapable qu’il est de comprendre leurs raisons et surtout de respecter leurs sensibilités. Cette affirmation qu’un cinéma vérité relatant objectivement la réalité est un mythe ne peut du reste qu’être validée par les échecs répétés qu’a engendrés cette démarche[1]. On accepte dès lors le postulat formel de départ et sa bancalité en acceptant l’idée que même si on assiste à une mise en scène avec des acteurs, the Corner relate une vérité d’ensemble et des faits réels précis.
Cette question de la réalité des faits est primordiale car pour un spectateur lambda (mettons : qui a toujours eu un toit, qui n’a jamais passé plusieurs jours le ventre vide et qui ne risque pas de mourir dès qu’il sort de chez lui) il est difficile d’accepter l’idée que les conditions de vie exposées dans la série puissent exister actuellement dans la première puissance mondiale, et par extension dans la société occidentale. Si l’on y rencontre peu de violence graphique à proprement parler, la violence psychologique et morale de the Corner est considérable, aussi forte que peut l’être l’expérience d’une prise de conscience douloureuse. Les auteurs et le réalisateur nous confrontent à une marge de la société et à une réalité bien souvent ignorées, puisque personne ne prend la peine de s’intéresser à elles et que ces dernières n’ont pas de porte-paroles (on peut douter du reste qu’ils seraient écoutés). Mais ils ont en plus l’intelligence de le faire de telle sorte que chacun des faits relatés prend valeur d’illustration dans la description d’un système d’ensemble. Ils évitent ainsi la gratuité du voyeurisme ou de la putasserie puisqu’ils ne s’arrêtent pas à la surface, souvent choquante, des choses, mais creusent au contraire en profondeur. Ce faisant ils atteignent leur essence et du même coup ce qu’elles recèlent d’universel, ce qu’elles nous révèlent sur notre société et sur les règles qui la régissent. Ce que l’on comprend en regardant the Corner, c’est que les impératifs qui dirigent l’existence d’un camé habitant un ghetto insalubre ne sont pas fondamentalement différents de ceux qui poussent un ouvrier, un employé ou même un cadre à mener sa vie telle qu’on le lui a appris : il faut gagner de l’argent pour survivre, et se divertir pour supporter ou oublier l’absurde et la violence sociale qui accompagnent ce mode de vie. La différence fondamentale étant que pour un junkie ces démarches se rejoignent directement : la survie, c’est l’oubli et le faux soulagement que procurent la drogue. Mais d’une classe à l’autre seules les apparences de ces impératifs varient, le fond reste le même. En descendant suffisamment bas dans la hiérarchie sociale, on rencontre donc un milieu qui n’a même plus les moyens de déguiser les rouages grâce auxquels nos sociétés roulent sans trop de cahots : ils apparaissent alors dans leur nudité barbare, révélant leur violence intrinsèque. Il y a donc une sorte de mouvement du particulier au général dans the Corner, mouvement illustré par les titres des épisodes. Tous sont intitulés « Le blues de… », suivi du prénom d’un personnage, et le dernier épisode s’intitule « Le blues de tout un chacun ». C’est cette progression intellectuelle que le spectateur est amené à suivre à mesure qu’il comprend ces réalités qu’il avait de grandes chances d’ignorer.
Puisque nous en sommes à des considérations sociales, un aparté pour souligner et chanter les louanges d’une idée présente dans the Corner aussi bien que dans the Wire en ce qui concerne l’approche du trafic de drogue. Lors d’un épisode le réalisateur interroge un policier et finit par lui demander « Est-ce qu’on va gagner cette guerre contre la drogue ? » Le policier répond « Sans commentaires » et sort du champ de la caméra, comme si cette question le confrontait à une réalité trop dure à supporter. Ce que les auteurs ont réussi à démontrer, notamment via cette scène, c’est que la lutte contre le trafic de drogue est et sera un combat contre des moulins à vent tant que nos sociétés seront régies par les règles économiques en vigueur de nos jours, puisque le trafic de drogue dans les rues des quartiers pauvres c’est l’appropriation des lois du marché par les classes négligées par le capitalisme. D’un point de vue moral (difficile de trouver un autre qualificatif), les créateurs de the Corner parviennent à contribuer à la lutte contre la drogue en montrant la réalité de ses effets : des corps détruits, des consciences annihilées et des rapports humains qui n’ont d’humain que le nom. Mais la tâche est imposante, notamment au vu de la glamorisation de la drogue dans son trafic comme dans sa consommation dans bon nombre de films, notamment hollywoodiens. Cette tendance à vouloir rendre cool, voire rebelle dans les pires cas, l’idée de contribuer à la destruction d’individus parce que ça permet de faire de l’argent et de vivre avec « classe » n’est qu’une allégeance masquée aux règles de l’économie de marché. Elle ne fait que prouver une fois de plus que bon nombre de cinéastes ne sont rien d’autre que les putes d’un ordre économique établi, au point d’en défendre les crimes dans la joie. Fin de l’aparté.
Si la réflexion sociale à l’œuvre dans the Corner fait mouche, c’est aussi que ses créateurs parviennent à ne pas s’en tenir à une lecture politique et froidement analytique de ce qu’ils observent et retranscrivent. Derrière tout ça il y a une démarche profondément humaine, et accomplie avec dignité, ce qui est rare dans la représentation audiovisuelle. Ces laissés pour compte ne nous sont pas montrés comme des bêtes curieuses, à la différence de ce qui est fait dans une immense majorités de films où les documentaristes s’emploient à mettre une distance entre le spectateur « normal » et le sujet filmé « anormal ». Cela dit, les auteurs ne sont pas non plus versés dans un angélisme travaillé par la mauvaise conscience qui va avec le confort inquiet des classes privilégiées, et à aucun moment ils ne cherchent à faire de ces drogués de pauvres victimes : ce serait leur manquer de respect. L’idée est de montrer que derrière ce que leur quotidien peut avoir de sordide ou de choquant, ces hommes et ces femmes sont confrontés à des problèmes humains, simplement. Dans la séquence visible au début de la vidéo ci-dessous, le personnage de Fat Curt, interprété avec le brio qu’on lui connaît par le constamment génial Clarke Peters, explique que chaque drogué cherche quelque chose dans la drogue, qu’elle est là pour combler un manque ou rendre silencieuses des douleurs qui semblent insurmontables. Les auteurs de the Corner nous invitent à creuser avec eux, à aller au-delà de la façade rebutante des choses. À terme on finit par reconnaître dans ces personnages des problèmes et des tristesses, mais aussi quelques moments de joie, qui sont simplement propres à la condition humaine. En donnant une voix à cette classe ignorée, les auteurs de cette série ne font alors ni plus ni moins que révéler une vérité sociale et une vérité humaine, l’une contingente, l’autre essentielle.
En observant la démarche de Simon, Burns, Mills et Dutton et leur volonté de faire entendre ceux que l’on n’écoute pas d’ordinaire, on repense au texte de Martin Niemöller, un pasteur qui connut l’emprisonnement dans les camps de Sachsenhausen puis de Dachau:
« Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas catholique.
Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester. »
Avec the Corner on observe un terrain de bataille après la défaite. On observe la vie de ceux qui ont tout perdu, et en qui on a surtout pris garde de faire mourir le sens du combat. On voit une classe sociale qui est passé en vingt ans d’un confort petit-bourgeois certain au dénuement matériel et humain le plus obscur. On prend alors conscience qu’une dynamique destructrice portée par un système économique hors de contrôle est en mouvement, et avance lentement mais sûrement. On prend conscience que, face à cette dynamique, la dichotomie entre une classe dirigeante et des classes dirigées est une réalité. Et l’on prend enfin conscience que détourner le regard et en affirmant que chacun sa merde et en refusant l’idée d’appartenance au peuple en tant qu’ensemble regroupant ces masses dirigées (qu’elles appartiennent aux classes inférieures, moyennes, ou parfois même supérieures), c’est se tirer une balle dans le pied.
[1] Non pas des échecs artistiques, mais il est impossible pour une personne filmant une autre personne de ne pas projeter sa propre vision des choses sur son sujet, parfois par perte de contrôle de son projet (dans la très intéressante Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin par exemple), parfois par incapacité à ne pas se servir d’outils cinématographiques comme le montage (comme dans l’amusant Hitler… Connais pas de Bertrand Blier). Il est de même extrêmement rare qu’une personne filmée agisse de manière complètement naturelle, ce qui fausse l’entreprise dans son ensemble.
Pendant les travaux la caravane aboie, voici donc une nouvelle compilation.
Une nouvelle compilation, mais attention! Avec de nouvelles règles du jeu en plus. Il n'y aura cette fois-ci pas de thème imposé, non, on est des fous, on jette les carcans à terre et on les piétine avec la rage dans les yeux. En revanche, on reste joueurs et on s'impose une contrainte: choisir en vitesse une douzaine de morceaux parus en 2011 uniquement, et qui sont l'oeuvres de personnes ou de groupes par nous inconnus il y a encore un mois. Parce que ce blog est et a toujours excessivement été du genre prise de risque, mise en danger, plongeoir de quatre mètres. Deux ou trois exceptions sont faites bien sûr, puisque les contraintes sont faites pour être ignorées. Ce faisant on joue avec les règles d'un jeu qui joue avec les règles d'un jeu, c'est une sorte de principe contrecarré qui se contrecarre lui-même... De la folie furieuse, en somme. Et de la bonne musique fraîche, surtout.
Ríos se télécharge en cliquant ici, et dans Ríos l'on trouve ceci:
1 bRUNA - Capítulo siete
2 Fuyuko's Fables - Buildings
3 Fabulous/Arabia - The ballad of state highway 1
4 St. Rupertsberg - Summer jams
5 Arlt - Sans mes bras
6 Arches - Flew out the window
7 del Cielo - Laisse-moi
8 Nona Marie and the Choir - This woman's work
9 Eternal Summers - Cog
10 I am Dive - Northern lights
11 Grooms - 3D voices
12 Trembling Blue stars - Between stations
Nous avons chanté l'hiver, le printemps et l'été, chantons l'automne, la boucle sera bouclée. Voici donc une compilation faites de chansons qui sentent un peu la pluie, un peu la lumière aussi, car des chansons qui ont le cul entre deux chaises parfois. Ce genre de choses. Ça tourbillonne un peu et ça va se paumer on ne sait où, c'est l'automne, quoi.
Pour télécharger tout ça il faut cliquer ici, et les chansons se présentent ainsi:
01 Course en avant
02 Pascal Comelade & Robert Wyatt - September song
03 Jake Thackray - Lah-di-dah
04 Trailer Trash Tracys - Candy girl
05 Jackson C. Frank - October
06 John Coltrane - Central Park West
07 Lucía Bosé & Gregorio Paniagua - Dime quién eres desconocido vecino
08 Adam Cotton & Howard Hughes - Your heart go
09 Tim Hardin - It'll never happen again
10 Nico - Little sister
11 Nick & Gabrielle Drake - All my trials
12 Benjamin Biolay - Novembre toute l'année
13 Baxter Dury - Len Parrot's memorial lift
14 Dick Annegarn - Coutances
15 Group Home - Up against the wall (getaway car mix)
16 The Innocence Mission - My sisters return from Ireland
17 Alex Beaupain & Armel Dupas - 09H36 10H06
18 Le Mans - La tarea
En vous souhaitant un bon automne bien sûr.
P.S.: l'automne c'est bien joli, mais si on peut prendre du rabiot de printemps, on ne va pas cracher dessus. Le ci-devant blog va donc sans doute connaître une période d'hibernation d'une durée indéterminée, puisqu'il est temps d'aller voir ailleurs comment c'est. Et merci bien.
C'est à peine croyable, mais nous fêtons presque l'anniversaire de ce blog aujourd'hui. Ce non-événement est uniquement là pour servir d'appui à notre fainéantise, car comme dans une mauvaise série américaine, nous allons en profiter pour revenir en arrière. Plus précisément, sur certaines des personnalités marquantes que nous avons évoquées ici, et surtout sur ce qu'elles deviennent. Histoire de voir à peu de frais.
A tous seigneurs, tous honneurs, nous avons évoqué ici les glorieuses personnes de Chris Morris et Nicolas Winding Refn, ainsi que leurs œuvres. Or figurez-vous que ces deux-là nous ont respectivement pondu les meilleurs films de 2010 et 2011[1].
Avec We are four lions, Chris Morris a tout simplement atteint un sommet de comédie intelligente que l'on n'avait pas visité de puis La vie de Brian des Monty Python. Comme on pouvait s'y attendre, des bas de plafond (oui Pierre Moscovici, c'est de toi que je parle[2]) ont avalé de travers et se sont offusqué. À part que Chris Morris, dont nous ne cesserons jamais de louer l'intelligence supérieure, réussit en deux heures à renvoyer dans leur néant tous ceux qui voudraient faire des terroristes des monstres absolus enfantés par quelque vague engeance, satanique à n'en pas douter. Les terroristes de Morris, tout hilarants qu'ils soient, nous laissent au sortir du film avec une impression étrange: celle d'avoir eu un accès de lucidité, d'avoir entraperçu la complexité larvée dans les faiblesses de la nature humaine. Cartographier le monde instable qui est le notre, saisir l’état d’errance de l’humanité, le tout en nous faisant rire comme des baleines, voilà qui est un tour de force. On a donc hâte de voir la suite.
En ce qui concerne Nicolas Winding Refn, nous serons moins diserts afin de n'en pas trop révéler sur Drive, qui sort le 5 octobre prochain. Disons simplement que rarement prix de la mise en scène à Cannes a été si amplement mérité. C'est bien simple: le film commence par une scène de bravoure qui prend le contre-pied de ce que devrait être la scène d'ouverture d'un film banal, et il continue sur la même lancée pendant une heure et demi. Il y a là-dedans de la grâce, de la souplesse, des plans où l'amour et la violence sont réunis, où le kitsch devient d'une classe folle... En un mot c'est du très grand art. Difficile de savoir si Drive aura du succès, mais on peut être sûr que les centaines d'idées qui fourmillent là-dedans seront allègrement pillées dans les années à venir. Alors autant courir voir l'original pour prendre son pied au cinéma, vous savez quoi faire le 5 octobre au soir.
Dans plusieurs compilations (nommément celle-ci, celle-ci et celle-là) nous avons convoqué le grand talent de Frànçois & the Atlas Mountains. Soyons honnête, nous avons voulu à plusieurs reprises écrire un chiadé billet au sujet de ce groupe, et nous nous y sommes constamment cassé les dents. C'est un peu comme essayer d'attraper le vent avec un filet à papillons. Parce qu'il y a de ça dans la musique de Frànçois & the Atlas Mountains, quelque chose de céleste, une émotion dans laquelle on se trouve soudain immergé et puis qui entre au plus profond de nous et nous renverse de l'intérieur. On se retrouve avec des larmes dans la gorge sans savoir pourquoi, et ça nous rend heureux. C'est de la fragilité robuste, un peu comme si on pouvait chevaucher une libellule. Quoi qu'il en soit, Frànçois & the Atlas Mountains va sortir un nouvel album, E volo love, début octobre (après une multitude d'E.P. et le premier et hautement beau Plaine inondable). Et à la réflexion nous pouvons affirmer que c'est pour nous l'album le plus attendu de l'année.
Nous avons ici fait part de notre béguin adolescent pour Matt Berry. C'est dorénavant officiel, nous sommes profondément amoureux de lui, et le considérons comme le novateur du Beau. Après avoir proposé en téléchargement gratuit[3]Summer Sun, un E.P. inégal mais franchement excitant quand il tapait dans le bon (entre chanson de sabbat avec « Gather up » et rock psychédélique avec « On a high (the sky is burning bright) »), Matt Berry a sorti son troisième album[4], Witchazel. Après une tendance à aller chercher le glamour graisseux d'arrangements renvoyant aux années 80 pour Opium, Matt Berry a choisi cette fois de se rapprocher du rock des années 70 via une fringale de petits détails et d’une forme hantée de folk anglais, allant jusqu'à convoquer pour la blague un certain Paul Mcartney (la blague a parfois marché) pour faire avec lui un duo défoncé où l'on exhorte l'auditeur à arrêter de se comporter comme un japonais, allez donc comprendre. Musicalement, c'est de très bonne tenue et quand on sait que Berry, en multi-instrumentiste accompli, joue quasiment toute la musique de l’album, on a le tirage de chapeau qui nous démange. Les Anglais commencent à reconnaître son talent puisque Witchazel a été élu comme un des meilleurs albums du mois lors de sa sortie par les très select disquaires Rough Trade, et que Jarvis Cocker himself a intégré le morceau « A song for Rosie » dans la programmation de son Sunday Service sur BBC6 Music.
Parallèlement à cela, une édition DVD de Snuff Box, série coécrite par Matt Berry et son acolyte mighty-booshien Rich Fulcher, va voir le jour aux Etats-Unis. Dans les bonus, quelques comiques et acteurs US bien en vue y vont de leur éloge de cet humour. Prophétisons alors un peu: les Etats-Unis, via certaines de leurs vedettes, vont populariser quelques grands noms de la comédie anglaise contemporaine[5]. La France, comme toujours, suivra alors les Etats-Unis et découvrira avec dix ans de retard qu'il y a chez ses voisins des types formidables. Ce sera bien, mais c'est tout de même dommage que les décideurs télévisuels français soient à ce point infoutus de reconnaître le talent là où il est et de chercher l'inventivité ailleurs que dans leurs rectums.
Finissons par ce qui est peut-être la nouvelle musicale la plus excitante de l'année: nous avions parlé ici du grandiose #3 de Diabologum, et nous l'avions fait au passé. Sauf que Diabologum va se réunir pour quelques concerts dans les mois à venir, et que qui sait, peut-être, même si ça n'est pas à l'ordre du jour, ils referont un album ensemble. Si tel est le cas ça les pendules seront remises à l'heure, et la terre tournera plus rond.
C’est ainsi qu’Allah est grand et que la boucle est bouclée.
[1] Jugement un brin péremptoire, tant il est vrai que nous n’avons encore vu ni L’Apollonide de Bertrand Bonello ni Le Cheval de Turin de Béla Tarr.
[2] Explication: Moscovici et Morris étaient un soir invités sur un plateau de télévision; Morris présentait son point de vue, fort des années de recherches, de rencontres, d'observations et de réflexion qui ont abouti à ce film dont le propos est d'aller plus loin que la représentation médiatique du terroriste comme un nouveau grand méchant loup afin de réfléchir à l'essence du terrorisme. Et cette pauvre tanche de Moscovici de prendre un air pincé et de nous sortir son laïus préféré "Oui moi j'étais dans un avion qui survolait New-York le 11 septembre je peux vous assurer que ça rigolait pas." Si Pierre Moscovici connectait parfois ses deux neurones, il s'apercevrait que ce genre de réaction n’est au fond que de la rumination malsaine, tandis que le travail de Chris Morris est profondément constructif et propose un furieux décrassage de nos regards obscurcis par le traitement médiatique épidermique et hystérique du sujet complexe qu'est le terrorisme.
[4] car oui, mea culpa, nous parlions d'Opium comme son premier alors que non, Berry avait sorti dix ans auparavant un album absolument introuvable intitulé Jackpot, en prenant comme pseudonyme Jeffrey Porksmith, les anglicistes apprécieront
[5] il suffit de voir l'amour que porte Ben Stiller à Richard Ayoade, que nous évoquions en passant dans le billet sur Matt Berry et qui nous a offert cette année un très beau premier film, Submarine, produit par Stiller qui en profite pour y faire le caméo le plus minimaliste de l'histoire du cinéma.