mercredi 22 octobre 2025

De l'ordre et du chaos: ouverture de Les Harmonies Werckmeister, de Béla Tarr (2000)

Certes sur le papier, le cinéma de Béla Tarr n’est probablement pas le plus baisant qui soit : films en noir et blanc, construits sur de longs plans-séquences guère tournés vers le spectaculaire, situés dans des lieux souvent peu amènes, voire franchement déprimants... C’est un cinéma qui demande de la patience et de l'engagement à qui décide de s'y intéresser. Seulement cette patience et cet engagement sont récompensés, là où bien des films n'exigeant rien du tout de leurs spectateurs finissent par leur faire perdre du temps et parfois un petit bout d’âme.

Certes donc, le cinéma de Béla Tarr est sombre et tourne autour de sujets moyennement joyeux; seulement il le fait avec un engagement - voire une foi - tels que ça n'a rien de plombant. En vérité même dans ce qu'il y a de plus désespéré dans un film de Tarr (voyez donc son ultime film, le Cheval de Turin, et sa scène finale qui en termes de scène finale définitive se pose là) il y a une noirceur absolue, mais cette noirceur n’est pas celle de l’absence et du néant ; c’est une noirceur cosmique, ouverte sur l’infini et remplie de lumières infimes et de vibrations imperceptibles mais qui sont la vie dans son essence. Béla Tarr est du genre à déplier le monde, et ce qu'il fait entrevoir même dans des récits d'apparence assez peu portés sur l'espoir suscite une émotion, et une fascination, et quelque chose comme un appétit mélancolique. Tout cela naît de cette fenêtre qu'il ouvre pour nous sur un truc rare qui semble toucher au cœur de l’expérience de vivre.

Exemple: la scène d'ouverture des Harmonies Werckleister. Pour à peu près quiconque a vu ce film, l'idée que cette scène échappe au tout-venant relève de l'évidence. Pourtant, un bistrot assez déprimé, l’heure de la fermeture, des types trop saouls pour tenir debout, un poivrot qui demande au patron d’attendre encore un peu... De prime abord ça n’a pas l’allure d’un derby-winner. Seulement voilà, il se passe quelque chose, ce quelque chose s’appelle la grâce, et voyez donc par vous-mêmes.


1) On parlait plus haut de la capacité de Tarr à déplier le monde; ici le tenancier est immédiatement posé comme antagoniste parce que son mouvement est inverse: faire disparaître la lumière, éteindre la chaleur, fermer. La requête du poivrot peut d'abord faire penser à un stratagème, peut-être le moyen d'avoir droit à un dernier verre ; mais elle devient aussi par la force des choses une opposition à cette volonté de clôturer, et d’une certaine manière c’est d’elle que naît la scène. Entre Valuska.


2) De Valuska on verra dans le film qu'il est un personnage considéré comme un simplet du village; comme bien souvent le simplet d'une communauté est celui qui dispose d'une vision qui échappe aux autres. Non pas qu'il soit plus malin qu'eux, ou qu'eux soient plus bêtes que lui; non, ce qui donne au simplet ce statut c'est que sans le vouloir ni même le savoir il creuse son propre sillon. C'est très exactement ce que Valuska fait ici, et si au tout départ on peut craindre de voir un groupe de poivrots se moquer de l'un des leurs on est très vite détrompé. Il y a ici une vraie communauté humaine; elle n'a rien de glorieux mais elle dispose d'une curiosité et d'un goût pour quelque chose qui va plus loin et qui n'est à ce stade pas défini. Simplement on voit Valuska s'avancer sur ce champ de bataille d'après déroute, parmi les épaves, et de ce tableau désespérant il va faire naître le système solaire.


3) Il y a quelque chose d'amusant et de touchant à voir au début Valuska dérouler son argumentaire qui pourrait être celui, mémorisé et répété, d'un bateleur cherchant à attirer le chaland. Sauf que ses hésitations finissent par davantage ressembler à celles d'un homme qui cherche à poser les mots justes sur ce à quoi il va contribuer à donner vie, comme s'il fallait qu'il ait les idées claires pour parvenir à faire ce à quoi il aspire. Ou peut-être comme si à cet instant il était inspiré et aspiré par son sujet au point que les mots qu'il prononce le dépassent un peu lui-même.


4) Le « matériau » dont il dispose pour donner une existence à ce sujet est quant à lui d'une trivialité totale, mais c’est sur cette sorte d'inadéquation détrompée que repose la beauté de la scène. Quel espoir, quel réconfort pourrait-on sur le papier tirer d’un cadre et de personnages si peu réjouissants, si désespérants? La noirceur de ses films fait que souvent Tarr a été qualifié de pessimiste, ce à quoi il avait fini par répondre que s'il était pessimiste il se serait pendu depuis longtemps. Encore une fois cette noirceur n'est pas là pour plomber, mais peut-être entre autres pour montrer que jusqu’au plus profond du gouffre il y a une vie qui subsiste, et ce même si cette permanence a quelque chose de tragique, de l'ordre d'un réflexe incompréhensible qui n'a rien de différent d'un instinct de survie. Mais tout autant que tragique cet instinct de survie peut être touchant. Si basique et animal qu'il soit, il relève d'un choix qui est, derrière son apparence simplissime, d’ordre métaphysique (celui de la vie sur la non-existence), et dès lors d'une perception hors les mots du fait qu'exister mérite qu'on se débatte et se mette dans des états pas possibles, même sans bien savoir à quelle fin1. Ici donc c’est de cette situation de départ, de la misère qu’évoquent ces personnages, de l’inadéquation apparente entre ça et l’annonce de Valuska, que va finir par naître l’émotion de cette scène: illustrer le cosmos et la permanence de la vie en faisant danser des hommes saouls.



5) Parce que bon sang la beauté de cette idée: représenter l'ordre cosmiques grâce à des poivrots. L'idée que même fragile, même fracassé, il y a quelque chose dans l'humain qui le rend digne d'être le soleil. Pour donner forme au cosmos, Valuska s'appuie sur la coopération de personnages en état de chaos, parfois à peine capables de se tenir debout, encore moins de raisonner. Mais ils sont vivants, et le chaos (à prendre ici au sens de contraire du cosmos, de l'ordonné) qui les habite est aussi l'énergie qui leur reste et leur permet de se joindre les uns aux autres et de donner une incarnation poétique et profane au principe de mouvement des sphères. Profane dans la mesure où le fonctionnement « parfait » de l’univers a été attribuée dès les croyances les plus rudimentaires à une intelligence créatrice supérieure, toute puissante et immatérielle. Ici cette œuvre divine est matérialisée par des êtres de chair, sans noblesse aucune ; cette incarnation de l’ordre céleste prend alors une dimension si triviale qu’elle en devient hérétique, mais aussi infiniment plus vibrante et juste.


6) « Juste » car il faut ici être plus précis : si c'est bien des éléments du cosmos que Valuska met en scène, c'est la représentation d'une éclipse qui est le cœur de ce spectacle ; l'éclipse comme brisure accidentelle, comme moment où l'on peut croire que tout est fini, que tout va mourir. Ou plutôt que la vie est arrêtée. Or si Valuska (et Tarr, dans son choix de donner à ce passage une durée supérieure et suspendue, et de l'accompagner d'un mouvement de recul et d’élèvement de la caméra, apportant à l'instant immobile alors filmé une dimension de peinture sacrée, on y revient), si Valuska donc donne une importance capitale à ce sentiment de peur viscérale, c'est pour, en contrepoint, nourrir et donner sa pleine mesure au sentiment de réconfort qu'apporte le fait qu’une éclipse n’est qu’un instant autre, temporaire, de l'ordre cosmique - et pas sa fin. Réconfort festif qui invite tous les spectateurs à entrer dans la danse cabossée avec l'idée que chacun y mérite une place. L'ordre cosmique est rassurant en ce qu'il montre jour après jour que la vie est plus forte que la mort; c'est bête à dire mais c'est comme ça.

Il faut alors prendre un peu de distance pour (quand même), parler du film dans son ensemble. Sans trop en dire les Harmonies Werckmeister tourne autour d'une histoire d'insurrection (mais pas que, il y a aussi une baleine empaillée accompagnée d'un Prince mystérieux). Cette insurrection est en sous-main attisée par un militaire qui, avec quelques autres notables du coin, compte s'appuyer sur elle pour justifier une répression brutale, et ainsi « rétablir l'ordre, la propreté, et obtenir des ressources financières ». L'ordre, une nouvelle fois, mais un autre.

On a beaucoup utilisé ce mot jusqu’ici mais une question qui se pose est donc de savoir ce que l'on appelle « ordre ». Est-ce l’instauration et le maintien par une autorité (dans et par une violence symbolique ou physique) d'un statu quo qui lui est favorable? Ou bien est-ce le mouvement premier, perpétuel et incontrôlable, « dans un espace illimité où règnent l'immortalité, la stabilité, la paix et le vide porteur de plénitude », qui fait que la vie continue à advenir sur la mort malgré, stabilité n’étant pas immobilité, quelques accidents? Là est l’opposition majeure entre cet ordre céleste et l’ordre répressif, qui repose sur une soif d’immobile, de fini. Là est la contradiction qui fait que Valuska va se trouver pris entre le marteau et l’enclume.

Revient alors une question évoquée plus tôt, celle de l’optimisme : si le pessimisme c’est penser que nous évoluons dans un univers fini dans lequel tout changement, toute irrégularité, ne pourrait qu’être source de désagrément voire de danger, alors l’idée d’un « maintien de l’ordre » est dans son essence pessimiste. C’est en cela qu’on peut voir en Béla Tarr un optimiste, même si ça ne saute pas aux yeux, et même si on ne peut pas franchement le qualifier d’idéaliste. Ce que Valuska met en scène c’est un ordre pas toujours ferme sur ses appuis et qui merdoie parfois, mais qui toujours et malgré ses errances et ses erreurs aspire à la lumière, comme par instinct. Et cet ordre qui repose sur la confiance inconditionnelle en ce retour de la lumière et de la vie qui va avec, cet ordre-là acte la présence inévitable de moments de chaos dans le cosmos, et la nécessité d’être en paix avec eux.


De l'infiniment grand au tout petit: qui n’a pas connu de ces nuits d’insomnie où soudain l’éclipse nous prend et nous entraîne dans l’idée qu'il n'existe pas de solution au(x) problème(s) qui nous hante(nt) alors l’esprit, et qu’il n’y a rien ni personne vers qui se tourner pour y remédier ? Et puis le jour arrive et quelque chose avec lui apporte non pas une réponse concrète à ces problèmes, mais une sorte de foi qui vient des tréfonds de l’acte d’exister. Une confiance première sortie d'on ne sait où qui vient nous dire, à la manière de Valuska chassé par M. Hagelmayer et sa conception d'un ordre fermé, que non, dans l'ordre cosmique, ce n’est pas encore fini.

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1 Voir à cet effet la scène âpre et bouleversante du service des prématurés dans la Ballade de Bruno de Werner Herzog



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