Vertigo est un grand film,
c’est un fait. Cadres d'une beauté classique confondante,
envoûtement de scènes d'errance automobile, recherches formelles
parfois datées mais indéniablement inspirées… C’est une
réussite esthétique incontestable.

Vertigo
est aussi un grand film pour ce qu'il porte en lui de matière à
fascination ; nombre de cinéastes d'importance lui ont
d’ailleurs rendu hommage, que ce soit par des citations dans leurs
films (et pas juste pour faire joli, certains des motifs les plus
conséquents du cinéma de Lynch viennent par exemple assez
certainement de là) ou par des déclarations passionnées (notons
ici un joli quatuor Fincher - Schrader - Scorsese - Gray, précédé
par la voix de Desplechin). Au point que, par un mouvement de
balancier, cette fascination pour Vertigo a ceci de
particulier qu'elle nourrit a posteriori le film de nouveaux angles
d’approche possibles (pour revenir à Lynch on pourrait repenser
Vertigo à l’aune du plan
où la caméra pénètre dans la tombe en donnant à
la deuxième partie du film une
teneur lynchienne
sans que ce soit trop
déconnant).

Donc
Vertigo est un grand film et d'ailleurs, la chose valant ce
qu’elle vaut, il a longtemps été classé comme le meilleur film
de l'histoire du cinéma par un panel de critiques avant d'être
dépassé dernièrement par Jeanne Dielman de Chantal Akerman.
Alors n’est-ce pas…
Seulement
voilà, chez le panel de critiques œuvrant en ces lieux (on est au
moins dix mille), ce film a toujours suscité une réserve difficile
à caractériser. Ça pourrait être du snobisme mais alors ça
serait complètement idiot et on n'en ferait pas état tant la honte
nous empourprerait. Non, c'est autre chose qui mérite peut-être
qu'on se penche plus attentivement sur le bazar alors allons-y.

Commençons
par revenir sur ce qui a été dit précédemment concernant
l'adoration portée par de nombreux cinéphiles et cinéastes à
Vertigo, parce qu'elle n'est pas inintéressante en elle-même.
On
pourrait d’abord se demander dans quelle mesure elle n'a pas été
accentuée par au moins deux facteurs extérieurs au film: tout
d'abord il a été extrêmement mal reçu par la critique de
l'époque, à tel point qu'on serait légitimement en droit de se
demander ce qu'elle avait dans les yeux ; or on a toujours
tendance à vouloir particulièrement défendre l'enfant mal aimé
(doublement mal aimé dans la mesure où cet échec critique a été
accompagné d'un relatif échec public). Ensuite, pour plein de
raisons plus ou moins obscures, Vertigo a été invisible
pendant de longues années, et forcément un film réputé comme l'un
des meilleurs d'un réalisateur des plus respectés devenu impossible
à voir peut susciter une fascination, voire des fantasmes, tout ce
qu'il y a de plus légitimes.

Or
voilà quelque chose de bougrement intéressant: tout ce que
critiques et cinéastes ont pu, à juste titre encore une fois,
relever de réussi et de passionnante dans Vertigo semble ne
pas relever d'un travail conscient de Hitchcock. En fait, en écoutant
ce qu'il dit de son film dans ses fameux entretiens avec Truffaut, on
s'aperçoit que la vision qu'il en avait, une sorte d'approche
pseudo-psychanalytique globalement tournée autour du zizi, est
plutôt pauvre et, en comparaison avec les analyses postérieures,
d’assez peu d'intérêt.
Donc
ce qu'est ce film selon son auteur est largement en-dessous de ce
qu’on y a vu ensuite. Pas grave. Si on ne devait juger que de ce
que la personne à l'origine d'une œuvre avait en tête en la créant
on se ferait drôledement chier, et surtout on aurait tôt fait de
devoir retourner à la mine pour au moins se rendre utile à quelque
chose (bien sûr ça poserait la question de savoir si la critique
fait l’œuvre, ou encore s'il y a autant d’œuvres que de
critiques qui en sont faites, mais alors là bonjour la prise de
tête). Alors allons-y de notre grain de sable à l'édifice. Pour ce
faire nous allons cependant devoir résumer à grands traits le film,
et donc le divulgâcher à qui n'aurait pas encore eu l'opportunité
de le voir. Bien sûr si on s'intéresse au cinéma Vertigo
c'est un peu comme la Bible, même si on ne l'a pas vu on sait qu'à
la fin c'est le jardinier qui a fait le coup, mais que quiconque
continue cette lecture soit prévenu que voilà, gros gros niquage de
film à venir.

Donc :
à la suite de la mort d'un de ses collègues, qu'il n'a pas pu aider
à cause d'une crise d’acrophobie (c'est le nom savant du vertige),
Scottie décide quitter la police. Se trouvant disponible il décide
d'accepter la proposition de Gavin, un ancien camarade de classe, qui
lui demande de suivre sa femme, Madeleine, dont le comportement
parfois erratique lui fait craindre qu'un internement psychiatrique
ne soit nécessaire afin d'éviter qu'elle ne se suicide. Sauf que, vous
voyez le truc venir, à force de suivre Madeleine dans ses faits et
gestes quotidiens, Scottie finit par être fasciné par cette femme,
et quand à la faveur d'un sauvetage après qu'elle a plongé dans la
baie de San Francisco Scottie et Madeleine se rencontrent enfin pour
de vrai, une histoire d'amour ne tarde par à naître entre eux.
Seulement Madeleine n'est pas « guérie » et un jour de
crise elle se jette du haut d'un clocher où Scottie, paralysé par
le vertige, n'a pas pu la suivre pour l'en empêcher.

Scottie,
traumatisé et démoli, ne parvient pas à retrouver goût à la vie.
Mais il voit un jour passer une femme dont les traits lui font penser
à ceux de Madeleine; il se met alors à la suivre comme il l'avait
fait précédemment avec cette dernière, puis par aller lui parler
pour lui proposer un dîner. Cette femme assez banale originaire du
Kansas, Judy, finit par accepter. Mais on découvre aussitôt après
via un flash-back doublé d’une lettre qu’elle écrit à Scottie
mais ne lui enverra finalement pas que Judy jouait bel et bien le
rôle de Madeleine dans une machination élaborée par Gavin pour se
débarrasser de sa femme, dont c’est le cadavre qui a été jeté
par celui-ci du haut du clocher tandis que Judy-Madeleine assistait
impuissante à cette dernière étape du plan; elle avoue dans sa
lettre à Scottie qu'elle est néanmoins vraiment tombée amoureuse
de lui. Ces aveux étant détruits en même temps que la lettre,
Scottie reste ignorant de la vérité. À sa demande lui et Judy
continuent cependant à se voir, jusqu'à ce qu’il lui demande de
quitter son emploi afin qu'ils puissent passer plus de temps
ensemble; Judy finit par accepter, et Scottie entreprend dès lors de
la transformer en Madeleine en lui achetant des vêtements, en
l'emmenant se faire couper les cheveux, autant de démarches dans
lesquelles elle accepte de se laisser faire par amour pour lui, quand
bien même elle ne cache pas qu'elle en souffre. La recréation finit
par être parfaite et Scottie et Judy s'embrassent passionnément sur
une musique triomphale.
Seulement
par un détail Scottie comprend ce qui s'est passé et la
manipulation dont il a été victime. Furieux et déterminé à faire
sortir la vérité de Judy il l'emmène sur les lieux de la mort de
Madeleine, puis la force à monter avec lui, qui se trouve soudain
guéri de son vertige, au sommet du clocher. Judy est terrifiée, et
un élément inattendu la fait reculer et tomber dans le vide.
Fin.

Si
ce scénario a quelque chose de bien huilé et d'audacieux (révéler
au public le pot au rose aux deux tiers du récit plutôt qu'à la
fin), il ne manque cependant pas d'incohérences et de lacunes quand
on s'y penche, mais on s'en accommode sans trop de difficultés parce
que la cohérence n'est pas le point d'intérêt principal du film.
Non, ce qui nous pose question ici relève de la place donnée au
spectateur et de la contagion du motif de manipulation à l’œuvre
dans le comportement de Scottie : quel regard peut-on,
spectateur, porter sur Scottie? Où mène l'empathie ressentie pour
lui, quand bien même elle serait fondée sur des raisons assez
évidentes? Quel rôle nous est véritablement donné, et qu'est-ce
que cela dit du film?

Le
point nodal de l'affaire nous semble être ici ce principe de
manipulation. La première partie du film s'avère être une
manipulation de Scottie par Gavin, qui profite de sa faiblesse
d'homme rendu inopérant par son vertige et coupable par l'incapacité
dans laquelle ce dernier l'a mis lorsqu'il s'est agi de sauver son
collègue. La seconde partie, celle du "retour à la vie"
de Scottie, s'articule autour de la manipulation, au propre comme au
figuré, que ce dernier opère sur Judy. Dans le film cette
manipulation est rendue acceptable, si on décide de ne pas s'y
arrêter, par le fait que Judy y consent par amour pour Scottie; mais
ce consentement est quand même très discutable et ressemble bien
davantage à de la soumission désespérée. Bien sûr Judy dispose
de la parole, parfois elle se rebiffe, exprime ses sentiments, sa
colère, son refus. Mais sans jamais que ces mots soient suivis
d’effet ; Scottie, ne semble d’ailleurs qu'à peine les
relever et reste obsédé par la démarche de transformation de Judy
qu'il a entreprise. Or dès lors qu’il est pour le spectateur le
personnage véhicule du film, la tendance pour ainsi dire naturelle
est de le suivre et de ne recevoir les récriminations de Judy que
comme des risques d'écueils au projet de Scottie. Prises dans la
mécanique efficace du film elles peuvent avoir valeur de
micro-suspense (va-t-elle partir et Scottie va-t-il échouer), mais
en rien comme une remise en question profonde de sa démarche. Au
fond Judy n’existe pas comme force active, elle n’apporte jamais
de contradiction à ce que fait Scottie. Tout est assez univoque.

Se
pose alors la question de l'aveuglement vers lequel un film peut
porter un spectateur. De manière générale "entrer" dans
un film c'est accepter un temps de lui laisser les clés de l'auto ;
c'est bien sûr la fameuse suspension d'incrédulité, qui naît dès
lors qu'on tire satisfaction d’un spectacle, mais ça peut être
plus pernicieux. On peut laisser passer des facilités
scénaristiques, mais aussi être amené à se laisser manipuler.
C’est là ce à quoi Vertigo nous confronte, le fait de
savoir si l’"accord" passé avec le film ne nous amène
pas à porter des œillères, auquel cas on ne peut plus être avec
lui sur un rapport spectateur-film sain. Et ça n'est pas seulement
une question morale, c'est aussi une question esthétique.
S’agirait de savoir ce qui est beau.

Parce
que dans sa première partie Vertigo est un film
esthétiquement beau. Ses composantes sont belles, ses couleurs sont
belles, ses lumières sont belles, et on n'a aucun mal à se laisser
charmer puisqu'à cet instant l'histoire que l'on suit, si nimbée de
tragique qu'elle soit, est elle-même très belle. Et puis le
tragique s'accomplit et, privés de cette beauté, on se retrouve
dans un état d'esprit en accord avec celui de Scottie. On est en
empathie avec lui, on comprend le poids que doit avoir la vie pour
lui après la mort de Madeleine, son absence d'intérêt, et de ce
fait on signe un pacte tacite d’ordre affectif avec lui, en un mot
comme en cent on est avec lui parce que comme lui on a été privé
de la beauté qui nous avait été donnée à voir et à partager.
Dès lors il n'est pas absurde que la perspective de retrouver cette
beauté puisse être acceptée sans discernement par le spectateur.
Combien de films ont de la sorte manipulé leur public en le prenant
par sentiments, ou en jouant sur un esprit de connivence ?
Beaucoup beaucoup assurément, et ça semble être le mécanisme à
l’œuvre ici, mécanisme qui fait qu’on peut marcher, et qu’il
est possible d’aimer Vertigo
de manière inconditionnelle.

On
peut marcher, sauf que si on regarde les choses en face ça ne
prend pas vraiment. Tout jugement mis à part ça ne prend dans les
faits pas pour Scottie, parce que Judy n'est pas Madeleine. Mais pour
nous spectateurs ça prend encore moins parce qu'on sait une chose
capitale que Scottie ignore, à savoir à la fois que Judy est
Madeleine, et que Madeleine n'a jamais existé. Que toute cette
première partie qu'on a pu trouver si belle n'était qu'un mensonge.
La question qui va conditionner notre rapport au film va alors être
celle de savoir où l'on va se situer par rapport à ce mensonge.
Va-t-on l'accepter parce que, comme Scottie, on "souffre"
d'avoir vu cette si belle histoire disparaître, ou va-t-on réévaluer
tout ce qu'on a vu jusqu'alors à l'aune de cette vérité nouvelle,
et voir la suite du film selon cette grille de lecture? C'est cette
dernière option que nous choisissons, et qui implique de reprendre
les droits que le statut de spectateur apporte.
J'ai l'impression qu'on est entouré
de films qui nous demandent seulement de nous identifier aux
personnages principaux, de nous oublier nous-mêmes pour vivre
l’expérience des protagonistes. Mais, de cette manière, on
construit une société où tu ne ressens d'émotions que si tu es
protagoniste. (…) Mais il y a d'autres manières d'être au monde.
On peut aussi regarder.
Alice Rohrwacher, le Vrai du faux
On
peut considérer que le film ne s'oppose pas à ce changement de
statut du spectateur qui s’identifie au spectateur qui se
dé-protagonise pour regarder. Certains signes pourraient même
laisser entendre qu'il y a une conscience de ce problème et qu'elle
est formulée, par des biais cinématographiques, à l'intérieur
même du film. Après tout puisque, comme nous l'avons vu plus tôt,
Vertigo en dit beaucoup plus long que ce que Hitchcock pensait
en le faisant, on est en droit d'y voir une sorte de révélation de
sa véritable nature à travers certains de ses aspects formels. On
peut par exemple s’intéresser à la couleur verte, puisque les
spécialistes disent que c'était la couleur préférée de
Hitchcock. Si on décide de se concentrer là-dessus on s’aperçoit
que le vert est omniprésent dans les décors ou les accessoires,
mais l'occurrence qui frappe le plus (même si c'est subjectif) est
sans doute celle de la cape que porte Madeleine la première fois que
Scottie la voit. Un beau vert profond, élégant, à l’image de la
première partie du film.

Or dans la deuxième partie l'occurrence de
vert qui frappe le plus (et cette fois-ci de manière plus objective
puisque cette scène est sans doute considérée comme LA scène du
film, et une des plus iconiques de l'histoire du cinéma) est très
différente. Dans cette scène de l’hôtel (hôtel dont les néons
de l’enseigne située à l’extérieur sont la source de cette
lumière si particulière), durant laquelle s’achève la
transformation de Judy en Madeleine, on trouve à ce vert dans
l'approche analytique classique de Vertigo quelque chose qui
donne à Judy/Madeleine une dimension fantomatique, comme si à cet
instant la mort et le vivant étaient réunis dans une lumière
irréelle ; et dans la mesure où Hitchcock était très fier de
sa formule présentant Vertigo comme un film nécrophile tout
concorde.

Sauf que ce vert est surtout, à nos yeux, caractérisé
par son aspect franchement laid si on le compare au beau vert du
vêtement de Madeleine. D’ailleurs si l'on pousse un peu plus loin
l'analyse de cette couleur dans l’œuvre de Hitchcock il est
intéressant d'observer qu'on retrouve un vert similaire émanant d’un
même dispositif dans la Corde (réalisé
en 1948, soit dix ans plus tôt), dans la scène finale où un
crime est mis à jour dans sa violence, sa cruauté et son
inhumanité.

Passant par le prisme de ce vert spécifique on aurait donc
tendance à voir dans cette scène de réalisation du fantasme de
Scottie quelque chose qui ne relève pas de la beauté du but enfin
atteint, mais plutôt une sorte d’accomplissement de ce que sa
démarche a de criminel. Et ce qu'il y aurait alors d'intimement
malsain et laid dans ce vert ferait écho à la laideur du fait que
cette image est une sorte de perfection (au sens d'achèvement) du
mensonge qui anime le récit et a pour aboutissement la mort: à cet
instant Judy a accepté d'être le mensonge que Scottie cherche à
reproduire à travers sa transformation en Madeleine. Ce qu'il lui
restait de capacité à s'y opposer a disparu, et le régime de la
laideur est advenu.
Du
reste le mensonge est une partie essentielle de Judy ; rien
n’est ouvertement fait pour souligner cela, mais tout mis à plat
elle est un mensonge qui traverse le film dans sa presque entièreté.
On est amené (ou pas, des générations de spectateurs semblent ne
pas avoir eu de mal avec la torture psychologique dont elle est
victime) à prendre fait et cause pour elle mais ça n’enlève rien
au fait qu’elle n’a eu aucun problème à participer à la
machination de Gavin (tout juste dira-t-elle en avoir souffert à la
fin du fait des sentiments qu’elle avait développés pour
Scottie), et ce pour un bénéfice qui semble très minime (il est
question d’argent, mais si elle en est amenée à reprendre le
travail à peine quelques mois après le coup ça ne devait pas être
une somme mirobolante). Même ces sentiments qu’elle confesse
n’ont pas l’air de l’avoir empêché de poursuivre sa vie plus que ça après la trahison de Scottie et la fin abrupte de leur liaison.
Peut-être cette nature mensongère de Judy est-elle aussi là pour
faire passer tout ce qu’elle sera amenée à subir, en gros « Elle
a sa part de responsabilité », ou bien peut-être qu’une
expiation est rendue nécessaire après ce à quoi elle s’est
prêtée. Quoi qu’il en soit si on regarde ce film en se
dé-protagonisant ou ne trouve au fond de beauté ni dans le
comportement tortionnaire de Scottie, ni dans la passivité et la complaisance dans le mensonge de Judy. En vérité tout marine dans le faux
là-dedans à un point tel qu’on a du mal à vouloir entrer dans le
bain en faisant corps avec l’un ou l’autre des personnages.

Parce
que oui, l'axe autour duquel nous nous proposons ici de lire Vertigo
est celui qu'on retrouve aussi bien chez les Grecs antiques que dans
le Privé de Robert Altman (on vous a déjà dit que c'est un
des plus beaux films du monde? Non parce que c'est vraiment un des
plus beaux films du monde), à savoir l'idée qu'il ne peut y avoir
de beauté que dans un acte relevant de la recherche du vrai ; ou bien
inversant les termes de cette proposition que le mensonge est de
manière inhérente source de laideur, et que décider de s'y
enferrer ou de s'y complaire est un acte qui peut difficilement être
défendu si on accorde de l’importance à l’(esth)éthique.
Vouloir transformer une femme pour la faire ressembler à une autre
c'est vouloir faire vivre un mensonge aussi bien que chercher à nier
la vérité (l'un ne va pas sans l'autre mais chacune de ces deux
démarches est porteuse en elle de son essence propre), et c'est une
démarche dénuée de beauté. Il n'y a pas de beauté fantasmée,
rêvée, il n'y a de beauté que "réelle" (guillemets
parce qu'on parle quand même ici d'une fiction, disons donc de réel
à l'intérieur de ce régime fictionnel). Il n'y a pas d'amour rêvé;
si c'est rêvé, ça n'est pas de l'amour, ça n'est qu'un rapport
fantasmé d'un individu à la construction issue de ses rêveries, et
donc à soi-même, qui exclut totalement l'autre supposé être à
l'origine de cet amour. En s'obstinant à vouloir recréer Madeleine
Scottie opère une négation de Judy aussi bien que de Madeleine,
puisqu'il serait aussi illusoire de vouloir la faire revivre que de
penser qu'il pourrait y avoir une suite à cette recréation.
L'unique aboutissement logique de cette démarche, dans l'éventualité
même où elle pourrait être une "réussite", c'est qu'il
serait impossible d'aller plus loin. On ne fait pas revenir les
morts. Dès lors, ce qu'il reste à Madeleine réinventée, la seule
issue qui lui soit possible, c'est de mourir à nouveau. Et cette
fois-ci sa mort sera le résultat des actes de celui qui l'a fait
revivre, à savoir Scottie.

Ce
que nous dit Vertigo, sans le savoir ou sans chercher à le
dire consciemment, c'est que s'obstiner dans la négation d'un ordre
du réel pour le plier et le conformer à un fantasme est une
démarche mortifère. Le réel est multiple et incontrôlable, le
fantasme est univoque et ne laisse aucune place à l’accidentel. Il
est négation, et mensonge à soi-même. Sorti de l'exercice d’ordre
auto-érotique passager qui ne fait de mal à personne, appliqué
comme une ligne directrice, ce fantasme est criminel et ne peut
aboutir qu'à une violence meurtrière commise à l’encontre du
réel (ce qui est vrai pour Scottie l'est aussi bien à une échelle
globalement politique et s'observe dans n'importe quel mouvement plus
ou moins ouvertement fascistoïde reposant sur une volonté de retour
à un ordre antérieur idéalisé, donc faux, et qui ne peut aboutir
à autre chose qu'à une négation de la vie qui va, et donc à un
massacre).

Si
nous ne parvenons donc pas à trouver Vertigo beau et à
adhérer entièrement aux louanges, toutes légitimes qu'elles
soient, qui accompagnent ce film, c’est parce que nous avons été
touchés par l'histoire d'amour entre Scottie et Madeleine, et que la
révélation du fait qu'elle n'était qu'un mensonge à de multiples
niveaux ne peut produire qu'un sentiment de rejet, nous rendant dès
lors insupportable la démarche symboliquement (puis concrètement)
criminelle de Scottie à l’encontre du réel pour lui donner une
forme qui s’accorde à son fantasme.
Comment peut-on alors aimer
Vertigo? On peut l'aimer contre lui-même. Contre Scottie. On
peut l'aimer pour l'idée qu'il matérialise que le mensonge d'un
retour dans le passé, d'un retour à la vie de ce qui n'est plus,
est par essence laid et mortifère, si égoïstement réconfortant
qu’il puisse paraître. Oui la vie déborde de partout et va dans
tous les sens, y compris à la merde, mais la seule chose qu'on
puisse faire pour essayer d'en éprouver et d’en exprimer la beauté
qui l'habite de toute façon n'est pas de vouloir la contraindre et
la rebrousser, mais de se mettre le cul à l'eau et d'apprendre à
nager.

N.B. :
l’éléphant dans la pièce n’a pas été ouvertement abordé ici
mais on tourne bien évidemment autour de sujets comme ce que le
regard d'un homme peut avoir de meurtrier dès lors qu'il s'emploie à
enfermer la femme dans un statut d'objet conforme à ses fantasmes,
aussi bien via ce que fait Scottie que via la manière que Hitchcock
avait de traiter ses actrices (cette excellent analyse d’un Scottie
devenant metteur en scène de sa réalité va d’ailleurs tout à
fait dans le sens d’une mise en parallèle entre ce le
personnage et Hitchcock), ce qui nous fait tourner
autour d'une lecture nourrie d'analyses féministes de
Vertigo. Ne disposant pas de suffisamment d'outils théoriques
et ne maîtrisant pas assez bien les concepts pour en faire autre
chose qu'une sorte de travail de surface manière allié du dimanche
nous n'entrons pas ici dans une approche ouvertement positionnée
dans ce sens, mais il va de soi qu’elle ne peut que nous sembler
pertinente.
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encore que les deux ne soient pas si distincts que cela si l’on
pense à la définition de Pierre Reverdy selon laquelle « l’éthique
c’est l’esthétique du dedans »