samedi 14 juillet 2018

K7

« Quant à moi j'ai choisis de consacrer l'été saison de l'inachèvement. Les nuits sont trop courtes et l'atmosphère trop lourde pour prendre des forces, il faut vivre par bribes et ne se soucier de rien. Plus tard le froid reviendra, et la mélancolie portée vers l'immobilité. Il sera alors temps de chercher à mener à terme une chose ou l'autre. Mais pour l'instant ma mélancolie, ma joie, mes élans et mes abattements, tout cela ne fait qu'un qui se perd dans une lumière tantôt terrassante, tantôt caressante. Ainsi chaque jour qui passe je vis et je meurs, je chante et je pleure, j'espère et je sombre, je danse et je tombe. Le terme de chaque action, de chaque aspiration, semble à la fois hors de mon atteinte, voire de mon imagination, et présent au cœur même de chacun de mes souffles. J'existe en ne respirant qu'à demi et la saison achève le pas que je laisse suspendu. »

Extrait d'une lettre de Raoul Figuier à son cousin Robert, 25 juillet 1884


C'est ici et il y a tout un tas de chouettes copains:

1 - Non, ça m'ennuie de regarder les tableaux
2 - Michael Jackson - Don't stop 'til you get enough (home demo recording)
3 - Duncan Browne - I was, you weren't (rehearsal)
4 - The Velvet Underground - Satellite of love (alternate demo)
5 - Stereolab - John Cage Bubblegum (Disco Grande - Radio 3)
6 - Junior Murvin - Police and Thieves (Inna da yard)
7 - Aquaserge - À l'amitié (démo)
8 - Dominique A - l'Adversité (Black session)
9 - Air - J'ai dormi sous l'eau (BBC session)
10 - Feist - Flamenco for Gord
11 - Charles Trenet & Georges Brassens - Vous êtes jolie
12 - The Strokes - I'll try anything once 

samedi 2 juin 2018

Patrick Wang - les Secrets des autres

Il y a des expériences de la vie, c'est comme une boucherie et ça n'a rien de spectaculaire. Au-dedans comme au-dehors c'est silencieux. Qu'est-ce qu'il y a à exprimer de ça? Vouloir en faire un spectacle serait comme piétiner un dialogue entre soi et l'Inconnu. Ça serait tout prendre de haut et ça serait à chier.


Patrick Wang ne semble pas avoir le souci du spectaculaire. Les Secrets des autres n'a absolument rien de spectaculaire, autant être prévenu. Mais Patrick Wang est de ces cinéastes qui savent raboter le spectacle pour arriver à la vérité de leur propos, et en termes cinématographiques c'est une voie directe vers le Beau.

Mieux vaut ne rien savoir de ce que raconte les Secrets des autres (dont la traduction exacte du titre original, le Chagrin des autres, aurait été autrement plus à-propos, même que c'est à n'y rien comprendre). Mieux vaut n'en rien savoir parce que c'est quand même aussi bien de pouvoir se faire son idée de quelqu'un qu'on rencontre sans avoir le jugement parasité par trop d'informations préalables. Pourquoi et comment en parler alors?


Pourquoi, parce qu'on a le sentiment que ce film est un des plus beaux qu'il nous ait été donné de voir, mais en toute simplicité; sortir des mots qu'on épuise à force de les réveiller pour un oui ou pour un non ça n'est pas leur rendre service. Et puis peut-être que "beau" c'est mieux que "sublime" parce que "beau" ça te tend la main alors que "sublime" ça s'en fout un peu de ta main qui cherche, c'est loin au-dessus et ça jouit de soi étant loin au-dessus. Pourquoi, donc, parce que c'est beau jusqu'à l'os, ou plutôt jusqu'au cœur.


Comment, maintenant. Peut-être en disant que d'un point de vue purement critique les Secrets des autres est l'antithèse et l'antidote à un cinéma états-unien qui se proclame indépendant (ce qui devrait signifier extérieur aux sentiers battus) et qui n'est que gros sabots hollywoodiens recouverts d'un vernis caca qui tire exactement les mêmes cordes auto-satisfaites que n'importe quel film fait pour rien avec rien dedans (exemple récent: l'ultimement débile Three billboards, dont la bêtise crasse insondable semble passer crème grâce à une complaisance amoureuse de son ventre à en vomir). Pour ne pas tomber dans la défense de Jacques par l'accusation de Jean-René, relevons par exemple ceci: les Secrets des autres évite ce dans quoi une immense majorité de films tombe, à savoir des personnages qui en quelques sortes se savent personnages et se savent regardés. Des personnages qui font les beaux en somme, ce qui crée immanquablement une distance infranchissable dès lors qu'on a un tant soit peu la nausée quand on nous sert de la connivence à tous les repas.


Les Secrets des autres aime ses personnages. Il ne cherche pas à les rendre aimables aux yeux des autres: il les aime et nous les présente sans chercher à nous faire penser quoi que ce soit puisque son sentiment à leur égard est solidement ancré, confiant. Inutile alors d'en faire des héros super cools; ils sont là, ils ont leurs défauts, leurs gestes incompréhensibles, et ils sont regardés à hauteur d'humain avec une bienveillance qui n'est jamais complaisante. En d'autres mots ils ne sont pas l'expression d'un amour de soi à travers des artefacts. Il leur arrive des choses, ils essayent de faire avec, parfois ils merdent, et parfois ils sont très chics. On s'attache à eux parce qu’ils sont humains, et des personnages humains au cinéma mine de rien ça n'est pas toujours facile à trouver.


De cinéma parlons-en: la réalisation de Patrick Wang n'a absolument rien d'ostentatoire, la justesse de l'image est à la hauteur de la justesse du propos. Un exemple: on voit deux personnages de dos filmés en contre-plongée, on ne devine rien d'eux, et puis on s'aperçoit que ce sont deux enfants. On s'aperçoit ensuite de deux choses: pour faire exister des personnages d'enfant hors de toute information ou de toute attente préalables, Wang les filme ainsi; ce sont des enfants mais ils méritent d'être pris en considération comme des adultes parce que ce qu'ils vivent est au moins aussi fort que ce que vit quelqu'un qui a plus de clés pour comprendre ou formuler. Et puis autre chose: quand en contre-plongée Wang filme deux enfants qui marchent dans la rue on voit le ciel au-dessus de leur tête, et on s'aperçoit alors que bien souvent le cinéma choisit de filmer les enfants à hauteur d'enfant, pour sembler plus proche peut-être, mais que ce faisant il les prive de la possibilité d'un ciel au-dessus de leurs têtes et les écrase dans un monde fait d'une horizontalité sans issue.


Il y a néanmoins un effet de style que Wang choisit d'utiliser, celui de la surimpression (visuelle comme sonore). La surimpression lui sert à faire exister un personnage à travers différents espaces et différentes temporalités et à faire connaître de ce personnage des choses qu'il aurait été très fastidieux et lourd de lui faire dire, d'une part, et d'autre part elle sert précisément à ne pas exiger de lui qu'il se livre; faire connaître du personnage ce qui le travaille, ce qui le rend triste, ce qui le hante, ça c'est la tâche qui revient au cinéma. Le personnage ne devrait jamais avoir à cracher son morceau sous la contrainte d'un manque d'imagination du cinéaste qui le fait exister. Le cinéma est là pour ça, pour nourrir notre connaissance de ce qui se passe sans forcer les aveux ou les dévoilements. Les surimpressions sont alors aussi bien une manière pour le spectateur de mieux connaître et comprendre le personnage qu'un moyen pour Wang de les faire exister autant que possible sans avoir à les brusquer.


En se refusant ainsi à toute indélicatesse, Patrick Wang crée dans les Secrets des autres une histoire d'une profondeur simple mais exacte. Le dernier plan est doublement fixe, il se passe dans une cuisine; les personnages préparent quelque chose, sortent, et la surimpression vient faire exister sous nos yeux ce qui se passe pour eux. Pour un temps ils sont seuls au monde et trouvent enfin une manière de résoudre le problème nodal de leur histoire. On assiste à cela sans avoir le sentiment d'être intrusifs, d'envahir leur espace et leur expérience de ce qui se passe. Et puis le monde extérieur s'invite dans la surimpression, signe que la messe a été dite, et tout s'achève par l'ouverture d'une porte qui laisse enfin entrer la lumière. On nous a donné à voir une histoire discrètement ample et sensible, on nous a fait connaître des personnages qui font tout pour s'aimer parce que c'est la seule chose à laquelle ils aspirent, et cet amour a irrigué le film jusqu'à nous faire entrer dans sa lumière. Et ça c'est beau.

samedi 16 décembre 2017

ASA-CHANG & 巡礼 - 花 (Hana)


D'abord quelque chose d'ample, d'une grande beauté harmonique. Des vagues qui semblent suivre le mouvement immuable des marées. Et puis par-dessus des voix d'abord posées et accomplies, bientôt accompagnées par des percussions, un pouls. 

 
Au commencement le verbe précède le pouls. Et puis le rapport semble s'inverser, c'est peut-être le le pouls qui vient, et puis le verbe après. Alors les mots, petit à petit, sortent heurtés, essoufflés, s'interrompant eux-mêmes comme quand il y a trop de choses à dire et pas assez de temps. 

En japonais "Hana" ça veut dire "fleur". 

À mesure que le morceau se révèle et que les mots semblent naître comme ils se cognent on a le sentiment d'entrer en apesanteur par la grâce de la mélodie immuable tout en tombant dans une sorte de vertige causé par la musique humaine qui jaillit. La langue comme musique, comme syllabes de bruit, comme rythme.
On s'aperçoit progressivement que quelque chose d'aussi simple que faire du bruit à travers sa bouche pour dire des choses est en fait d'une improbabilité totale et d'une grande grande bizarrerie.
Il faudrait pouvoir entendre les mots comme de la musique pour sentir le sol du sens s'ouvrir sous nos pas, et tout trouver très rigolo aussi.

Il y a cette idée chez les Grecs anciens, que tout est à prendre en compte sous deux angles: l'éternité et le ponctuel. Bien sûr dans l'idée de ces deux temporalités il y a sans doute une recherche de mesure, de justesse, d'ataraxie même; tu as loupé ton train et tu pestes, mais bien avant il y a eu des poissons bizarres qui, millénaires après millénaires, sont sortis petit à petit de l'eau, et leurs écailles se sont transformées en poils, et ça a donné nous. Enfin à peu près. Alors ton train...

"Hana" fait penser à ça, à une mise en parallèle qui fait exister l'accidenté aussi bien que l'étale.
Ça n'est pas un dialogue, il n'y a pas d’interaction, mais deux incarnations simultanées d'un même instant. Une expérience de ce à quoi se résume au fond la vie. Des souffles et des élans. Des souffles amples et des élans qui se cognent. Des souffles courts et des élans qui se transmettent, inchangés ou presque, depuis quelques temps après l'explosion d'une tête d'épingle.
Et l'ivresse des mots qui s'emballent et la confusion, on est grisé ; on ne comprend vraiment rien. C'est toujours moins troublant quand on comprend. Là les choses font comme s'inscrire directement sur le ressenti, il n'y a pas l'intermédiaire du sens.
On ne sait plus trop où on habite.

Il doit y avoir un cheval, on doit être dessus, il doit y avoir une direction vers laquelle il va. À l'instant la notion de points cardinaux est relative, le temps c'est de l'espace, l'espace est cyclique, il existe en tourbillons, des volutes en lumières qui montent, et montent, et puis s'achèvent comme une étoile naît. 

En japonais "feu d'artifice" ça se dit "hanabi". 
Une étoile c'est une fleur qui éclot, s'embrase, se libère de la pesanteur et va prendre la mesure du ciel en lui prêtant une lumière.

samedi 14 octobre 2017

Été indien

Nuit du 11 au 12 octobre 2017
- Histoire d'ascenseur coincé au rez-de-chaussée mais quand on sort on s'aperçoit que l'immeuble n'a pas d'étage et quand on y rentre à nouveau il n'y a plus d'ascenseur (souvenir vague).
- On va au cinéma avec je ne sais plus qui, il y a beaucoup d'ouvreuses et elles portent des uniformes. On arrive à la salle 8, qui est en haut d'une montée, et qui ressemble en fait à une salle de classe de Lyon 2 (sur les quais). Dans la salle les gens discutent aimablement entre eux tandis que des images sans rapport les unes avec les autres sont diffusées sur un petit écran.
- Dans la rue on croise Patrick Dewaere. Il mesure au moins 2 mètres 20 et porte une sorte de sous-pull gris sous un manteau. On se dit que c'est la classe.
- On est trois sur une sorte de carriole tirée par un cheval; il y a un autre homme et une femme, on est habillés comme à la fin du XIXème siècle. La lumière est chaude et on arrive dans un village. La femme descend et entre dans une maison où il y a beaucoup de monde. Elle en ressort et remonte à bord de la carriole et je vois qu'elle pleure. On reste comme ça et puis, ému lui aussi, l'homme me regarde en haussant les épaules, l'air de dire "Que veux-tu...", et fait repartir le cheval.


Par ici la bonne soupe:

01 Weekend - The end of the affair
02 オノシュンスケ (Syunsuke Ono) - ディスコって (Le disco c'est)
03 Elia y Elizabeth - Buscándonos
04 Romulo Froes - Nada disso é pra você
05 Gary Wilson and the Blind Dates - In the midnight hour
06 Matt Berry - Into the sky
07 坂本慎太郎 (Shintaro Sakamoto) - 他人 (Les autres)
08 Aurore de St Baudel - Michel
09 Ben Watt - North marine drive
10 Oscar Peterson - I've got a crush on you
11 Northern Picture Library - Paris
12 Fernando Milagros - Pieza sola

dimanche 23 juillet 2017

Quelques souvenirs de "du Côté d'Orouët", de Jacques Rozier

Alors voilà: on écoute cette chouette émission consacrée à Bernard Menez, on est en juillet et il fait gris, et on se met à penser à du côté d'Orouët, de Jacques Rozier, et soudain on se dit qu'il est impératif de revoir ce film. Mais on ne peut pas; on a beau être dans une époque où on peut tout avoir tout de suite, parfois on ne peut pas (et puis on n'a pas le temps, c'est qu'on a du travail aussi). Seulement il reste les souvenirs, et finalement c'est déjà pas mal. Ils sont imprécis, certains sont même peut-être faux, mais allons-y quand même.


De mémoire au début il y a trois filles qui sont collègues (ou au moins deux d'entre elles) et qui voudraient partir en vacances. On est chez Rozier donc il y a forcément des vacances, parce que les vacances c'est quand on enlève un peu ses chaussures pour marcher dans le sable et alors on voit comment d'habitude la vie avance sans nous, mais avec nous dedans, et on voit que quand ce mouvement s'interrompt soudain alors on se trouve face au cœur de quelque chose d'autre ; on n'est pas habitué à marcher en dehors de nos chaussures. Et donc ces filles veulent partir en vacances mais elles n'ont pas trop de possibilités et, sauf erreur, c'est là qu'intervient Menez, qui travaille dans le même bureau et qu'elles n'apprécient pas plus que ça (pas qu'elles ne l'aiment pas, mais il les agace parce qu'il fait le joli cœur), mais qui offre la possibilité d'aller passer quelques jours/semaines dans une maison du côté d'Orouët, donc. Et elles acceptent parce que c'est mieux que rien.

Après ça, des souvenirs fugaces et quelques souvenirs précis:
- une scène où Menez se débat avec des anguilles devant des filles rigolardes, ou peut-être un peu apeurées, c'est difficile de se souvenir.

- cette scène des anguilles est a priori de peu d'importance mais elle montre un Menez empêtré, il voulait marquer le coup en apportant des anguilles et en fait il a l'air un peu benêt, et ça c'est un peu l'histoire du film: un gars fiérot qui emmène des filles en vacances en espérant pouvoir les séduire, à part que ces filles n'en ont ni envie ni besoin, que ce qu'elles veulent surtout c'est passer de bons moments ensemble et qu'au fond, qu'il soit là ou pas... Et ce qu'il y a d'intéressant c'est que peu à peu Menez se plie à ces exigences parce qu'il n'a pas le choix. Parce qu'il a face à lui un groupe de filles et que soudain il semble prendre conscience que non seulement les filles il n'y connaît rien, mais surtout que face à ces filles il ne peut rien faire. Elles sont volontiers moqueuses et il doit faire avec, jusqu'au moment où il ne peut plus et alors il s'énerve. Et là ça fait penser à une scène d'Adieu Philippine (de Rozier, toujours) dans laquelle il y a un garçon et deux filles dans une voiture. Le garçon va bientôt partir pour l'Algérie, où c'est la guerre, et sans doute il a peur. Ces filles le mènent doucement en bateau (de mémoire toujours), et ça l'énerve, et ils sont dans une voiture et une des filles finit par lui dire "Mais je t'aime, Michel..." Et soudain Michel s'énerve parce que lui est dans une situation où il ne peut pas se satisfaire de quelque chose comme ça, d'un jeu distancié d'avec les sentiments. Et le personnage de Menez qui s'énerve dans du Côté d'Orouët c'est un peu pareil: au début il se plie de bonne grâce aux railleries, peut-être parce qu'il espère malgré tout arriver à ses fins, mais soudain il voit que ces filles ne sont pas ce qu'il croyait, qu'elles lui échapperont toujours et à tous points de vue, et alors peut-être qu'il a peur et il s'énerve, pas parce que son orgueil est froissé, mais parce que tout ça fini par contredire l'idée que peut-être il pourrait y avoir une fille qui pourrait bien l'aimer.

- Parce qu'il y a ça aussi de marquant dans ce film: ces filles sont complices et on s'aperçoit soudain que cet homme dans un groupe de filles complices reste comme par définition à quai. Elles ont leurs blagues, leurs non-dits, et elles échappent en permanence à ce que le personnage de Menez pourrait croire comprendre. Un peu comme des anguilles. Et alors on se dit que c'est rare de voir un film de cette époque (et même tout court) comme ça où les personnages principaux sont des filles qui font ce qu'elles veulent et qui ne se soucient pas de savoir si le garçon qui est avec elle marche ou pas. Oui la colère de Menez c'est peut-être aussi celle d'un homme qui comprend soudain que ça n'est plus lui qui distribue les cartes.

- Et puis il y a quelque chose de plus précis qui est une image que, pour le coup, on a sous la main:
Et cette image a quelque chose de tranquillement obsédant. Déjà parce qu'il y a beaucoup de douceur dedans, et puis parce que l'océan est comme violet, et semble être au pied de la fenêtre, et alors ça donne un peu un sentiment assez spécial de rêverie. La lampe est complètement anachroniques et deux amies mangent un yaourt en contemplant l'océan, et nous l'océan on ne le voit que de plus loin, derrière elles, derrière les barreaux. Elles, elles le voient vraiment, tel qu'il est, et elles en savent plus long que nous.

- Et puis enfin il y a ce souvenir de la fin: les filles et le garçon sont rentrés à Paris, ils ont en quelque sorte remis leurs chaussures et la vie de tous les jours a repris son cours. Elle n'est pas détestable la vie de tous les jours, elle est même très enviable si on pense aux gens qui meurent sous les bombes. Mais il y a quelque chose qui ne va pas et ne dit pas son nom, et l'une des filles se met à pleurer. Elles sont à la terrasse d'un café et elle pleure sans qu'on sache pourquoi (en tout cas au début).
C'est comme quand on est enfant et qu'on ne connaît pas encore beaucoup de mots, mais on ressent quand même les choses, très fort. Alors on pleure sans bien savoir pourquoi. Ici c'est un peu pareil, il n'y a rien de flagrant dans les raisons de sa tristesse, simplement il y a quelque chose qui pleure trop fort en elle, voilà. Et en souvenir, ces larmes portent la même force à la fois touchante et désarmante que les larmes de la petite fille à la fin du Husbands de Cassavetes. Au fond ces larmes étaient peut-être là, tout au long du film, mais on ne faisait que les sentir à peine, un peu plus loin, sans vraiment les connaître. Soudain elles se présentent à nous et c'est comme si on "comprenait" vraiment les choses, alors même qu'on serait infoutu de dire exactement ce qui se passe.

C'est peut-être une des forces principales du cinéma de Rozier, ce sentiment que rien n'est grave mais qu'on a quand même en soi une sorte de tristesse qui coule comme à travers le sang, et qui est là parce que la joie est là et qu'on n'a pas l'un sans l'autre. Cette tristesse on la dit moins, on la montre moins, et parfois elle sort. Cette tristesse c'est comme le cinéma de Rozier, ça vient du dedans, c'est discrètement profond, mais c'est pas trop grave et ça fait du bien.

samedi 17 juin 2017

Del - Songs we wrote (#1)


Il faut dire que ça commence très fort. Ça s'appelle « Answering machine song », c'est le morceau d’ouverture du premier (et pour instant unique) album de Del, Songs we wrote (#1), et ça commence très fort. Par quel bout le prendre, il y a cet orgue qui arrive, il sait où il va, il est déterminé, il vibre comme un hanneton et il a la pesanteur du rhinocéros. Il semble sortir de la terre, des entrailles, du monde d'en-dessous, et il impose un rythme de serpent qui t'enlace puis t'étouffera sans que tu t'en rendes compte; alors tes yeux seront envahis par les étoiles et tu tomberas en apesanteur, le souffle suspendu; accessoirement, tu banderas1.
Tu aurais pu te douter que c'était un piège cela dit, les voix caressantes du début laissaient entendre le chant d'un loup qui seul restait, avant la déflagration, quand les oiseaux s'étaient fait la malle parce qu'ils avaient compris, eux, que tout allait sauter.
Mais on t'a attiré dans la partie la plus inextricable de la forêt et tu n'en sortiras plus.
Et puis les voix il y en a une qui chante et une autre qui, parfois, hurle. C'est très jouissif. Ça ouvre grand la voie à de la lumière qui brûle et on s'étourdit à ce soleil.


On ne va pas se mentir, aux premières écoutes on se retrouve tellement cartonné par la puissance rêche de ce morceau qu'on n'est d'abord pas trop attentif à la suite car trop tenté d'en reprendre une dose. Mais c'est un tort. Il faut écouter ensuite « You wear your hair much too long », qui a au départ la nonchalance d'un début d'après-midi d'été; ça bouge lascivement sur une voix douce jusqu'à ce qu'arrive une deuxième guitare, plus empressée, au souffle court, précipité, qui vient apporter quelque chose d'urgent et de dense au morceau. Lascif, urgent, dense, et surtout excessivement bien branlé.

Il faut écouter « Sometimes giants fall, like angels », qui joue sur les deux tableaux d'une sorte de chaloupement qui menace parfois de mordre. Ça rend léger et fiévreux, il y a la masse du géant et l'aptitude au flottement de l'ange. Dans la dernière partie il y a une batterie qui entame une sorte de montée en puissance mais qui n'éclatera jamais ; ça pourrait sembler frustrant mais non, tout ça reste lourd et suspendu parce que le désir pèse et donne des ailes et ça ressemble à la vérité de l'Été.

Et puis parfois ça pète franco et ça gueule pour de bon (« Call the aliens (ad lib) »). Parfois ça se fait mélancolique, doux et âpre comme un desacierto (« My favorite question mark »). Parfois c'est balancé comme pas possible et proprement imparable (« Turkish delights »). Toujours ça mérite l'attention, et ça finit par devenir un vrai compagnon de route.

Songs we wrote (#1) a apparemment été conçu au fil des ans, enregistré en pleine canicule en 2003, publié pas loin de dix ans plus tard presque par hasard... Ça pourrait ressembler un peu à un truc de branleurs, mais que non pas. Il se trouve que Del est une sorte d'excroissance d'Angil and the Hiddentracks, dont on eûmes parlé en ces lieux autrefois, et ici comme là on retrouve une science à la fois efficace et inspirée qui continuera à nous faire marteler tant qu'il le faudra qu'on a là affaire à de la baleine blanche de premier choix. D'animation, on en renversera sa bière. On en reprendra une autre. C'est qu'il fait soif et chaud.
Ça s'appelle Songs we wrote (#1): ça chaloupe, ça cogne, ça colle et ça vague parfois à l'âme. Ça s'appelle un album d'été idéal.



P.S. : figurez-vous que cet album est trouvable ici pour la somme indécemment modique de 5 euros.



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1Si quelqu'un pouvait nous éclairer sur les réactions physiologiques féminines consécutives à l'étranglement, ça nous intéresserait bien

vendredi 5 mai 2017

Averses de mai (prières)

« La pluie de mai a ceci de caractéristique qu’elle ne peut être qu’un préambule à la lumière. Si drue et froide qu’elle soit, rien n’empêche le fait que bientôt elle laissera place à l’été. Elle n’a donc rien d’accablant et, dans la confiance qu’elle donne, malgré elle, en un après radieux, elle permet en quelque sorte de se délecter de la mélancolie qu’elle porte en elle, elle rend aimable une forme de tristesse en ce qu’elle porte également l’annonce d’une joie à venir.
Mon mysticisme m’amène également à voir dans la verticalité de cette pluie chargée de lumière une chance d’ouvrir mon âme au grand Tout. Par cette voie rectiligne ouverte entre terre et ciel circulent les élans et les aspirations de nos coeurs et de nos esprits, et c’est ainsi que les pluies de printemps tracent un pont de la vie qui s’éteint en hiver (doutes, angoisses, abattement) à la vie qui rejaillit en été (désir, joie, allant). »

                                    Extrait de Après dissipation des brumes matinales, d'Alain Gillot-Pétré (Éditions de la palourde, 1992)



C'est ici et c'est ceci:

01 Trois fois
02 Kazumasa Hashimoto - -2°
03 Ichiko Aoba – うたのけはい
04 Final Fantasy - Your light is spent
05 London O'Connor - Love song
06 The Verlaines - Don't send me away
07 Hoagy Carmichael – Kinda lonesome
08 Pascal Comelade - Com un rossinyol amb mal de queixal
09 Si je pouvais chaque jour manger des gaufrettes…
10 Chassol - Odissi (Part. II – Émotif)
11 Pygmées Aka - Epanda (invocations aux esprits des ancêtres)
12 David Lee Jr. - I want our love to always last
13 Katerine - Juste fumer une cigarette
14 Asa-Chang & 巡礼 – 花