« La
pluie de mai a ceci de caractéristique qu’elle ne peut être qu’un
préambule à la lumière. Si drue et froide qu’elle soit, rien
n’empêche le fait que bientôt elle laissera place à l’été.
Elle n’a donc rien d’accablant et, dans la confiance qu’elle
donne, malgré elle, en un après radieux, elle permet en quelque
sorte de se délecter de la mélancolie qu’elle porte en elle, elle
rend aimable une forme de tristesse en ce qu’elle porte également
l’annonce d’une joie à venir.
Mon
mysticisme m’amène également à voir dans la verticalité de
cette pluie chargée de lumière une chance d’ouvrir mon âme au
grand Tout. Par cette voie rectiligne ouverte entre terre et ciel
circulent les élans et les aspirations de nos coeurs et de nos
esprits, et c’est ainsi que les pluies de printemps tracent un pont
de la vie qui s’éteint en hiver (doutes, angoisses, abattement) à
la vie qui rejaillit en été (désir, joie, allant). »
Extrait
de Après dissipation des brumes matinales,
d'Alain Gillot-Pétré (Éditions de la palourde, 1992)
Parler
de the Long goodbye (plutôt
que duPrivé, traduction
assez déplorable)
parce que c'est un film qui est
toujours là, sans tapage mais bel et bien présent. En
parler parce que « It's
okay with me. ». Parce
que Philip Marlowe gratte
ses
allumettescontre le monde pour en
faire sortir des étincelleset donne l'impression de
marcher en dansant à moitié (et à la fin, complètement).
Oui, parler de the
Long goodbye parce que c'est un
film qui peut devenir un vrai
compagnon de route, et
s'apercevoir alors que derrière son apparente nonchalance goguenarde ce n'est
pas un film qui se donne facilement ; n'en être adoncques que
plus fasciné, tout en se grattant la tempe deux fois plus. Et puis
voir tomber du ciel (enfin entendre sortir de la radio) une phrase
qui apporte un éclairage (parmi des
centaines possibles sans
doute). Alors,
se cracher
dans les
mains, et s'y mettre.
L'histoire
de the Long goodbye (adapté
du roman du même titre de Raymond Chandler, mais avec a priori bien
des libertés) est à la fois complexe et en même temps
construite sur une dynamique omniprésente qui crée entre les
personnages des liens tissés de mensonges. Tout s'entrecroise et
bientôt on ne sait plus trop quel récit est au centre du film, ou
quelle importance accorder à tel ou tel nouvel axe proposé.
Surtout, l'impression naît et grandit que ce scénario n'a dans ses
détails aucune importance, mais que ce qui compte c'est de voir
Marlowe aux prises avec cet univers mensonger qui l'entoure et duquel
il se détache quasi-naturellement, comme si la lumière
reconnaissait les siens.
Mais
de tout ça on ne sait pas trop quoi faire, le pouls de la chose
reste inaccessible. Et alors qu'on se casse la tête pour trouver,
une étincelle jaillit via une phrase de Serge Daney disant, en
substance, que la beauté ne peut naître que de la recherche de la
vérité. Et soudain une chose devient évidente: ce qui fait de the
Long goodbye un film à part et dont on ne se sépare pas, c'est
sans doute qu'il y a peu de personnages aussi beaux que ce Philip
Marlowe.
Tout
tourne d'ailleurs autour de lui; la caméra ne le quitte presque pas
des yeux ; même quand elle filme les autres elle ne parvient
pas à faire abstraction de sa silhouette ou de son reflet. Au fond,
ce qui compte dans the Long Goodbye c'est de regarder Philip
Marlowe faire. Peu importe ses choix et leurs répercussions morales.
Peu importe la morale. Marlowe se retrouve complice d'un criminel et
il veut savoir la vérité, mais pas pour que justice soit faite. Ce
qu'il semble vouloir au fond c'est savoir s'il était dans le vrai en
l'aidant, en le défendant. Et ce qui compte c'est que c'est beau.
Bien sûr c'était joli aussi de regarder Bogart dans le Grand
sommeil, Bogart qui tombait les pépées et faisait gronder le
tonnerre rien qu'en traversant une rue d'un pas décidé. Le Marlowe
de Robert Altman et Elliott Gould n'est pas cette sorte de force
parce qu'au fond il semble ne rien attendre de précis de la vie. Ses
voisines à demi-nues ne l'intéressent pas plus que ça. Il ne
compte clairement pas sur l'argent pour accomplir quelque projet que
ce soit et rien d'extérieur ne semble tirer sa vie vers l'avant.
Pour la jouer sociologique on pourrait dire qu'économiquement,
socialement ou sexuellement Marlowe n'est pas performant, d'où le
dédain avec lequel il est souvent traité par les autres
personnages. Mais « It's okay with me. », Marlowe va son
rythme, et surtout il va son chemin, ancré dans le présent. Sa
détermination nonchalante en fait une sorte de samouraï jazzé.
Comme le samouraï il semble être sans passé, et sans autre avenir
que l'accomplissement de son Geste. Peut-être alors que celui-ci
n'est rien d'autre que d'aller vers la beauté, qu'il finira par
atteindre sur une route poussiéreuse - si sordide que soit la vérité
qu'il découvrira en chemin.
Oui
finalement peut-être que ce qui fait la force de la première scène
(le chat de Marlowe a faim – il réveille Marlowe – il n'y a plus
de pâtée – au supermarché il n'y a plus la marque préférée du
chat – Marlowe en achète une autre marque et la transvase dans une
autre boîte pour tromper le chat – le chat renifle la pâtée et
se barre) c'est qu'on y assiste à ce qu'on peut voir comme l'essence
du reste du film, à savoir un personnage qui se détourne du
mensonge parce qu'il pue, et que plutôt crever la dalle que s'en
nourrir. En suivant cette piste de la vérité et du mensonge
on se fourvoie possiblement, et assurément on limite la portée du
film qui a de toute façon pour qualité première d'embarquer le
spectateur à la suite de son personnage sans jamais lui dire « comme
tu es un spectateur je vais tout t'expliquer ». On vit avec une
sorte d'intensité mélancolique la lutte de Marlowe, qui n'est pas
celle d'un loser magnifique comme on le qualifie trop souvent, parce
que la lutte de Marlowe est au-dessus d'un combat qui impliquerait un
gagnant et un perdant. La portée du film c'est que le Philip Marlowe
d'Altman et Gould ne fait rien de précis et il envoûte. Il dort. Il
est réveillé par son chat. Il allume une cigarette. Il va au
supermarché acheter une boîte de Curry brand. Il accepte la
moquerie d'un employé. Il essaye de duper son chat. Il n'y arrive
pas parce qu'il est inapte au mensonge et à la médiocrité. Ça
doit être duraille d'avancer dans le monde autour où il n'y a
presque que ça, mais il sera toujours dans la lumière. Et c'est en
ça qu'il est magnifique.
P.S.:
un autre truc a quelque chose de fascinant avec ce film, tout en lui
étant extérieur. Voilà: the Long goodbye est sorti le 7
mars 1973 aux États-Unis, et peut-être le même jour, ou pas loin,
sortait le premier album de Tom Waits, Closing time. Ce qu'il
y a de troublant c'est qu'en voyant the Long Goodbye pour la
première fois, et sans rien savoir de cette coïncidence
chronologique, on pense immédiatement que bon dieu, le Marlowe de
Gould c'est Tom Waits. Le costume, la cravate, la cigarette, le
marmonnement permanent, la nonchalance, en un mot l'élégance totale
et détachée de son contexte qui fait se ressembler ces deux-là
comme des jumeaux. Or le Tom Waits de Closing time n'est pas
celui de the Heart of saturday night, qui sortira un an après
et où soudain interviendra l'esthétique de Tom Waits première
période : le costume, la cravate, la cigarette, le sens de la
formule d'un fils flegmatique de Groucho Marx, et même une casquette
portée comme la porte dans le film l'immense Sterling Hayden2
(chez qui on retrouve d'ailleurs aussi quelques traits waitsien, que
ce soit dans l'attitude alcoolisée ou dans cette manière d'aboyer
mieux que les chiens). Il ne s'agit pas là que d'une pose (même si
quand même un peu, même si ça nous coûte de l'admettre), mais
surtout d'un style qui, partant de là, avancera pour aboutir à
l'Œuvre Tom Waits. Bref,
tout ça pour dire que peut-être the Long goodbye est une
poutre maîtresse de l'esthétique de Tom Waits, et que cette
hypothèse apporte une autre raison encore, si besoin était, d'être
tout envoûté par ce film.
2Sterling Hayden qui explique
dans cet entretien extraordinaire (dans lequel il semble être
devenu son personnage de Roger Wade, le mensonge en moins, ce qui
est là aussi assez fascinant) comment Altman lui a simplement donné
pour indication après sa première prise « Je
ne sais pas ce que tu es
en train de faire, mais
continue. »
Ça brûle, ça réchauffe, ça éclaire, c'est ici et c'est ça:
01 (des cendres)
02 The Alabama Sacred Harp Convention - Sherburn
03 The Field Mice - White
04 Angil and the Hiddentracks & Laetitia Sadier - Kira#2
05 Douglas Germano - Obá Iná
06 Eddy Crampes & The No Moustache Orchestra - White spirit
07 J-Dilla - Wild
08 Warum Joe - Les dents de l’amer
09 Marina Gallardo - Longer days
10 Fabio Viscogliosi - Les yeux (démo)
11 Ricky Hollywood - Matin
12 Damien Schultz - Puis elle vient à moi
13 Jean-Luc le Ténia - Rêves-tu de nous deux
14 (descendre) Au feu
15 Anonymous Choir - Who by fire
16 Anna Marly - La complainte du partisan
17 Jonathan Tadeu - O mundo é um lugar bonito e eu não tenho mais medo de morrer
18 Pygmées Baka - Chanson de hutte
L'histoire
"Un oizeau énervan", racontée par l'élève Chaprot, est
extraite des Dingodossiers, mais d'après les exégètes c'est
Gotlib, et non Goscinny, qui en a écrit le scénario. Et ça
commence comme ça:
(pour
rappel, si nécessaire, Raffray c'est celui qui a une sœur, Léone,
qui est sympat mais qu'est-ce qu'elle est moche)
Soudain
Chaprot trouve un oiseau évanoui sur son rebord de fenêtre ("ah
ben sa alore.", commente-t-il même). Il s'occupe alors de lui
puis reprend son travail, mais l'oiseau ne cesse d'envahir et de
troubler l'ordre de ses problèmes de mathématiques et de ses pages
d'Histoire. C'est en ça qu'il est énervan. Et puis il finit par
partir, Chaprot prend une poussière dans l’œil et arrive la
chute/reprise: "J'ai anvie d'allé joué au squouare".
C'est
souvent que nous revient à l'esprit cette phrase, « J'ai anvie
d'allé joué au squouare avec Raffray ». Elle porte en elle
beaucoup de sens, elle traduit en fait un état d'esprit finalement
difficile à définir clairement. Dehors il y a la vie mais nous on
est dedans, où à cet instant précis on n'a pas vraiment envie
d'être. On n'habite pas le présent et on a envie d'aller goûter à
la joie qui existe et qui se partage dehors. Eh bien dans ces
moments-là il faudrait que l'expression soit consacrée et que les
psychologues disent "Ah oui, c'est une situation sans ambiguïté,
il/elle a anvie d'allé joué au squouare avec Raffray."
Ce
n'est pas de la tristesse. Quand on est triste on a les patates au
fond du filet et on ne peut qu'espérer que les choses s'arrangeront,
mais on n'a pas assez d'envie en soi ; c'est même de cette
absence d'envie que vient la tristesse. Non, quand on a anvie d'allé
joué au squouare avec Raffray c'est qu'on veut franchir le pas
vers cet ailleurs simple où pour un temps on pourrait avoir le droit
de jouir de ce qui est. Un peu comme faire un voyage à l'arrière
d'une voiture, pour regarder le paysage sans avoir à se soucier ni
d'où on va, ni de comment.
C'est
la possibilité d'oublier le poids du monde autour pour un temps, le
temps de s'amuser et de reprendre du poil de la bête pour pouvoir
ensuite revenir au monde comme un peu plus neuf, un peu plus léger,
et lui insuffler autant que faire se peut cette légèreté. Allé
joué au squouare avec Raffray c'est reprendre contact avec le
plaisir simple d'être là, souvent parasité par plein de petits
cacas.
Ce
qui fait la valeur de cette formule et de cette aspiration c'est que
c'est sans doute un des états les plus partagés de l'humanité,
au-delà de toute barrière culturelle ou sociale. On ne doute pas un
seul instant que chaque être humain a eu ne serait-ce qu'une fois
dans sa vie anvie d'allé joué au squouare avec Raffray. Et le fait
que la solution à ce vague à l'âme s'incarne dans une phrase aussi
simple et aussi enfantine ouvre des perspectives à la portée de
n'importe qui. C'est en aussi en cela qu'elle est précieuse.
Gotlib
est mort et c'était inévitable, mais ce qui le rend immortel c'est
cette capacité à faire passer par l'anodin quelque chose qui trouve
ensuite un écho à chaque âge de la vie. D'ailleurs au moment où
la mort arrive certaines gens disent des trucs vachement chiés, mais
ça pourrait aussi être une très très belle ultima verba :
« J'ai envie d'allé joué au squouare avec Raffray »,
et puis y aller.
Mais avant la mort il y a
tout le reste et, ici comme à d'autres moments de son œuvre, Gotlib
a su et saura transcender cet état d'enfance en contact direct avec
certaines vérités premières.
Pour ça on lui répète
merci et on lui fait des bisous.
The
Eric Andre show est une émission créée par Eric Andre. Déjà.
Elle a pour particularité (entre mille autres) de ne durer qu'une
dizaine de minutes par épisodes. Ça peut sembler chiche, mais en
fait ces dix minutes lui suffisent à casser énormément de choses,
et à provoquer tantôt le malaise, tantôt l'hilarité, tantôt une
hilarité mal à l'aise. The Eric Andre show en est
actuellement à sa 4ème saison et franchit, épisode après épisode,
une succession de sommets. Il est donc urgent d'attirer autant que
faire se peut l'attention sur cette émission, à laquelle on
n'arrive pas à trouver d'équivalent (ou alors il faudrait jouer au
critique musical en disant « Imaginez du Chris Morris mâtiné
de Jackass surveillé du coin de l’œil par les Monty Python »
ou quelque chose de ce genre, ce qu'à Dieu ne plaise).
Tous
les épisodes de the Eric Andre show reposent sur une
structure identique:
-
le générique démarre, un orchestre de jazz joue le thème musical
de l'émission, Eric Andre arrive en hurlant, démolit le décor,
casse la gueule du batteur et fait ensuite n'importe quoi (à titre
d'exemple, dans la dernière émission en date : se faire
étrangler par une momie, se battre nu contre un ver de terre en
dessin animé, déclencher des incendies par la seule force de son
regard, manger un burger, et se faire casser la gueule par Tony Hawk
en lui disant "Je croyais qu'on était amis !") tandis
que la musique continue.
-
le générique prend fin, (l'immense) Hannibal Buress entre en scène,
aussi flegmatique que son comparse est déchaîné, et Eric Andre
commence le traditionnel monologue d'ouverture. Il le foire à chaque
fois (exception faite d'un tout récent où il répétait "mots,
mots, mots, mots, punchline").
-
il y a des invités qui, souvent, n'ont pas l'air de savoir à quoi
s'attendre. Mais, et c'est là un des traits de génie de l'émission,
le spectateur non plus. Il est proprement impossible de savoir, d'une
seconde à l'autre, ce qui va bien pouvoir se passer dans cette
émission, et l'inventivité malade d'Eric Andre semble sans limite.
Un exemple vaudra mieux que des explications avec cette merveilleuse
interview d'une vedette du fitness :
-
les interviews sont entrecoupées de sketchs souvent filmés sur le
vif, parmi les passants, et mettant en scène différents personnages incarnés par Eric Andre. Exemples, dans le dernier épisode en date
toujours : Kraft Punk le robot chanteur qui éjacule du fromage,
un père de famille ayant eu la mauvaise idée d'attacher le couffin
de son bébé à des ballons d'hélium (et qui trouve le temps, entre
deux tentatives pour le sauver, de faire son examen de conscience en
voix off), ou encore un infirmier tentant de réanimer une femme
ayant perdu conscience en lui faisant l'amour en pleine rue. Là
encore impossible de savoir ce qui va se passer, les rebondissements
sont infinis et on a en fait le sentiment de voir un flux de
conscience malade se matérialiser à l'écran. C'est encore une fois
difficile de rendre compte de l'expérience avec des mots mais
l'effet est saisissant, et les ruptures de ton provoquent un
étonnement de chaque instant, et une admiration absolue.
-
vient enfin en conclusion une séquence musicale, ou un stand up, ou
une animation, mais qui ne ressemble là encore à rien de connu. On
garde un souvenir ému de cette fois où le groupe de metal Exhumed et
les Supremes avaient été
amenées à chanter chacun une chanson de leur répertoire en même
temps. La cacophonie était totale et tandis que les unes chantaient
une bluette, les autres faisaient un boucan de tous les diables
pendant que leur chanteur se faisait vomir. C'était purement et
simplement prodigieux.
En
somme la seule chose à faire pour saisir la portée du phénomène et ne pas passer à
côté de le meilleure émission comique de notre époque est de
regarder the Eric Andre show. Ça peut être traumatisant, ne
le cachons pas. Mais la liberté totale et la violence anarchique et
créative de la chose provoquent une joie au-delà de toute mesure. Et
puis une chose achève de nous rendre cette émission excessivement
sympathique : au fond Eric Andre pulvérise toutes les
conventions (morales, narratives, constitutives même d'un spectacle
comique adressé à des spectateurs) et, hors de toute mise à
distance de soi-même, hors de toute recherche de connivence, il
semble faire tout ça sans même y penser. Et ça c'est magnifique.
Bam!
L'entrée en matière. Le reste est à l'avenant.
Sleaford
Mods c'est de l'économie de moyen: un sample et une voix qui parfois
se double. La voix c'est celle de Jason Williamson, qui est le nerf
et l'âme du groupe. C'est un vocabulaire et un accent particulier
(on doit bien admettre que de prime abord à part "bollocks",
"fucker", "cunt" et "wanker" on n'en
comprend pas large), et c'est aussi quelque chose qui avance masqué.
A savoir que ça donne l'impression d'être une démarche de bourrin
qui râle et gueule et qui dézingue à peu près tout ce qui respire (avec une prédilection pour les représentants de la culture pop, mais pas que). Mais il ne faut pas s'y tromper. D'une part c'est une
grande joie de l'accompagner en braillant "Fucking Gary Barlow
and smoking glue!" ou "Wohoho! Chef's omelette!".
D'autre part il y a deux courants contraires qui se rencontrent dans
cette voix (et se superposent parfois, allant même jusqu'à créer
des harmonies mine de rien vraiment pas dégueues): la colère, et le
sentiment de s'en contrebranler.
Et
c'est un peu sur ce fil du rasoir qu'avance la musique de Sleaford
Mods: une impression de foutage de gueule ("J'ai fait trois
albums en huit mois, je fais chier personne avec ça", dit
Williamson sur « The mod that fell to earth ») nourrie
d'un sens du cradingue d'une solidité à toute épreuve (très très
beau glaviot au début de « Wack it up bruv »), au
service d'une colère polymorphe qui devient l'essence, et le cœur,
et l'âme d'une musique qui ne rend de compte à personne et avance à
sa putain de guise.
The
Originator est sorti en 2009. L'album est aujourd'hui introuvable
dans le commerce comme sur internet (du moins sous sa forme d'album,
mais on trouve tous ses morceaux ici et là). Il a eu des petits
frères très recommandables depuis, mais cet album a un côté
particulièrement nerveux et rêche qui fait plaisir à entendre. Et
puis il contient ce morceau de bravoure qu'est « Wack it up
bruv », longue digression sur quatre notes où Williamson pose
un flow en roue libre qui frise la perfection et tape sur tout ce qui
bouge, parfois de manière totalement gratuite, parfois pour fustiger
ceux qui "mettent l'argent au-dessus de l'inventivité".
Et
voilà ce qui fait de Sleaford Mods quelque chose de beau :
c'est grossier à plein de sens du terme, mais c'est fait avec une
véritable superbe. Un peu à l'image de la pochette de l'album au
fond: bien sûr on voit d'abord Williamson qui se cure le nez, mais on voit après dans son
regard quelque chose qui porte cette grossièreté en bandoulière,
et en la transformant ainsi en anti-drapeau il la transcende. Et
c'est peut-être bien plus chouette de transcender le salingue que le
joli.
Des
Enfants gâtés est un film "raté, parce
qu'il n'a pas été tourné en état d'aventure". C'est du moins
ce qu'en dit Bertrand Tavernier, qui l'a réalisé. Et alors on
pourrait s'en tenir là et se dire que si le maître d’œuvre n'est
pas content, inutile d'aller voir ça de plus près. Mais on y perdrait
beaucoup. Bien sûr si on compare ce film avec une reconstitution
historique comme Que la fête commence ou la transposition de
Thompson dans une Afrique célinienne qu'est Coup de torchon,
cette histoire de lutte de locataires et de relation amoureuse
adultère tournée dans le Paris de la fin des années 70 semble un
poil petit bras. Et puis ce titre, « des Enfants gâtés »:
même si on ne sait toujours pas qui il évoque précisément, il y a
un sentiment de regard dépréciatif. Ça ressemble presque à un
réquisitoire. Mais c'est tout l'inverse et c'est plein de choses à
la fois alors allons-y.
Des
Enfants gâtés raconte l'histoire de Bernard
(Michel Piccoli), un réalisateur qui loue pour quelques mois un
appartement dans une tour qui vient de pousser pour pouvoir y vivre
et travailler tranquillement (c'est à dire loin de femme et enfants)
sur le scénario de son prochain film, qui lui donne bien du mal. Là
il rencontre Anne (Christine Pascal), une jeune femme avec qui il
entame une liaison. Et en toile de fond, le propriétaire de
l'immeuble se comporte comme une merde avec ses locataires, qui
s'organisent en comité pour pouvoir lui tenir tête.
D'entrée
de jeu, le film évoque les temps qui changent: le vieux Paris
disparaît sous les bulldozers pour laisser place à de grands
ensembles et, dans une chanson de générique magistrale, Rochefort
et Marielle chantent « Paris jadis » (que Jean-Roger
Caussimon a écrit pour l'occasion), fausse rengaine nostalgique qui
laisse bien vite comprendre que l'humeur n'est pas à la déploration
vaine du "c'est plus comme avant".
Et
néanmoins c'est effectivement plus comme avant, et c'est au fond
cette évolution des mœurs qui fait un des intérêts majeurs du
film. C'est plus comme avant parce que les rapports hommes-femmes
évoluent, et ça va donner un tout autre tour à la liaison entre
Bernard et Anne (qui n'échappe certes pas toujours au fantasme de
l'homme d'âge mûr, mais attendez vous allez voir). Grâce à la
présence de deux co-scénaristes femmes (Charlotte Dubreuil et
Christine Pascal, qui joue donc sur deux fronts), le film révèle
progressivement son vrai visage en actant la fin des rapports
sentimentaux et sexuels à sens unique.
Sans
être malveillant, Bernard se comporte avec Anne avec cette sorte de
sérénité confortable d'amant/professeur qui constitue l'essence du
fantasme qu'est la relation entre un homme d'âge mûr et une jeune
femme (voire des rapports homme/femme jusqu'à la fin des années 60,
à la grosse louche). Mais le rapport professoral va bientôt
s'inverser: c'est Anne qui constituera le pôle autour duquel tourne
le récit de cette liaison, et c'est Bernard qui va faire son
apprentissage - au programme: étonnement, inadaptation et
souffrance.
Sans
chercher à le préserver, Anne lui révèle ses incohérences et ses
lâchetés, que ce soit frontalement ou par l'exemple d'émancipation
qu'elle incarne, et qui le laisse plus d'une fois sur le bord du
chemin. Parce que mine de rien il y a des caractéristiques du
personnage d'Anne qui, à l'époque, ont du mettre plus d'un
spectateur mal à l'aise; par exemple son langage souvent cru et un
monologue (qui a provoqué la fureur de plus d'un producteur d'après
Tavernier) où elle raconte de manière frontale comment la
connaissance de son propre corps et l'accès à l'orgasme ont eu
quelque chose d'une lutte émancipatrice. Ce passage fait songer au
ton de certains monologues de la Maman et la Putain,
en plus lumineux peut-être, mais cette dualité est clairement
présente ici dans le rapport qu'entretient Bernard avec sa femme,
qu'il sanctifie en paroles mais méprise en actes, et Anne dont le
rapport décomplexé et affirmé à la sexualité détonne et fait
d'elle une sorte de pute, pour faire synthétique (et souvent on fait
synthétique quand on se permet d'évaluer le rapport d'une femme à son corps et à sa
sexualité, de ce côté-là ça n'a pas des masses changé). Mis face à sa malhonnêteté, Bernard apparaît
plusieurs fois franchement minable, et jamais Anne ne sera la
faire-valoir qui l'aidera à porter le poids de sa petitesse. Elle
lui tend au contraire un miroir qui lui fait (partiellement) prendre
conscience de sa lâcheté et le mène à évoluer. Enfin un peu. De
manière périphérique. En transformant un personnage masculin en
personnage féminin dans son scénario par exemple. Vient en tout cas
l'idée qu'il y aura un après dans lequel le personnage ne pourra
plus être un patriarche qui s'ignore.
Mais
alors, on pourrait s'attendre à un film réquisitoire, ou à un film
à thèse qui désignerait un personnage à la vindicte populaire
pour se donner bonne conscience à peu de frais. Et ça n'est pas le
cas (exception faite du personnage du propriétaire ; on reste
dans les années 70 tout de même). Parce qu'il y a dans les rapports
qu'entretiennent les personnages dans le film une sorte de conscience
que la vie est un peu duraille, et que parfois ça nous mène à
merder parce qu'on est faillible. Soit on décide d'être intégriste
et de ne rien passer à personne, soit on essaye de faire autrement.
Il y a une très belle scène de ce point de vue entre Anne et
Marcel, un autre locataire de l'immeuble (joué par Gérard Jugnot dont c'est
peut-être le plus beau rôle "dramatique", soit dit en
passant; plus subtil que ceux qu'il se construira par la suite, si
louables soient ses intentions). Scène que voici.
Cette
capacité à montrer Marcel comme un pauvre type (au bas mot) puis à
lui rendre aussitôt l'humanité qu'il aurait pu perdre est assez
admirable; il y a bien sûr un travail de metteur en scène (et de
compositeur, Philippe Sarde offrant ici une bande sonore parfaite,
pour changer), mais en premier lieu il y a une idée finalement assez
forte: ça n'est pas quand quelqu'un fait quelque chose de mal qu'on
perçoit sa nature profonde; c'est après, quand il doit faire avec
son erreur.
Il
y a dans le deuxième temps de cette scène, sa partie plus
figurative, quelque chose qui lorgne du côté du documentaire et qui
se fond parfaitement dans la narration. C'est un autre point fort du
film: il laisse à plusieurs reprise place à des séquences purement
poétiques, ou à des scènes qui semblent (et sont sans doute)
volées à la réalité, notamment quand on voit la femme de Bernard
à l’œuvre dans son travail qui consiste à faire parler les
enfants en difficulté, à leur faire verbaliser des choses qui
pourraient les faire sortir d'eux-mêmes; ou encore quand
l'intériorité d'un personnage est soudain dessinée via une
échappée hors du récit dans laquelle une petite fille lit un
poème. Ces scènes qui sortent de la narration apportent au film un
supplément d'âme tout en restant à hauteur d'humain. Elles
montrent aussi bien que d'autres scènes plus conventionnelles que,
comme dirait l'autre, l'amour existe. Et ce en dépit des défauts
des uns et des autres, malgré l'erreur plus ou moins inconsciente
dans laquelle certains s'enferrent, et au milieu d'une réalité
parfois froide comme la mort.
Ce
qui achève de confirmer le sentiment qu'à partir d'un argument qui
aurait pu laisser craindre bien des poncifs et des limites, Tavernier
parvient à créer un film inspiré, humain, et mine de rien assez
emballant. Peut-être bien qu'il se trompe en disant qu'il ne l'a pas
tourné en état d'aventure d'ailleurs, et peut-être bien que la
vraie aventure réside plus dans un récit réaliste perméable au
documentaire et à la poésie que dans une reconstitution
millimétrée. Ce qui est sûr c'est qu'il y a dans des Enfants
gâtés du cœur et des aspirations, que c'est un film
profondément humain et que même si ça n'est pas toujours rose, ça
fait beaucoup de bien.