18 septembre 2015

Cock O'Rico

"Nous tenons pour vérité première que l'acte sexuel est une expérience sensorielle au-delà de tout, dont les émotions et les ressentis ne sauraient être traduits par quelque discours que ce soit.
Nous en déduisons dès lors que tout discours honnête sur le sexe étant par essence vain, ceux qui s'y prêtent n'ont d'autre but qu'une forme de mise en scène impudique équivalant ou aboutissant à la promotion de soi, ce qui est un dévoiement majeur de l'outil discursif.
Cependant, nous reconnaissons une exception à cette règle: le discours esthétique ou esthétisé seul nous paraît viable dans la rencontre entre le verbe et le sexe."

Introduction du colloque "Zizi panpan - Panpan zizi" édité aux Presses Universitaires de Clermont-Ferrand


La chose se télécharge ici (ou quand le premier hébergeur fait du boudin) et se déroule comme suit:

01 C'est que ça pose question...
02 Clément  Janequin - Or vien çà (Ensemble Clément Janequin)
03 Pierre Vassiliu - En vadrouille à Montpellier
04 Bertrand Burgalat - Gris métal
05 Jean-Luc le Ténia - Sur la pointe
06 Bastien Lallemant - Petit
07 Katerine - Excuse-moi
08 Flegmatic - Anniversaire
09 Gontard! - Dinorah
10 Kat Onoma - La chambre
11 Arlt - Une sauterelle (dessinée par un fou)
12 Aquaserge - Je viens
13 Christophe Bier - Extrait de "la Femme aux chiens", de l'Érotin (avec Jean-Baptiste Thoret au piano)
14 Aquaserge - Je viens (reprise)
15 James Noël - Bon nouvèl

Bonne rentrée.


30 août 2015

Tom Waits - « Hoist that rag »


Ouverture: un cognement sourd, comme les coups d'un prisonnier sur les portes de son cachot; et puis un secouement plus régulier, le prisonnier agite une boîte en fer dans laquelle il y a ce qu'il lui reste de souvenirs rouillés. Dans la cellule d'à côté un squelette danse un twist saccadé, ses os s'entrechoquent. La guitare arrive pour éclairer la scène à la lueur d'un flambeau dont les charpies s'éparpillent au sol en feux follets. Pour l'instant on est dans la cale.

« Nous on enfonce nos doigts dans le sol, et ho! hisse!, on retourne le monde. »

La voix de Tom Waits il faudrait inventer des mots pour pouvoir en parler vraiment. Enfin un dictionnaire plutôt. On fera avec ce qu'on a: dans les couplets c'est un peu le prêche pour une flopée de marins abrutis qui auraient pris la mer par peur du démon. « Dieu a fait de moi son marteau, les gars, pour battre son tambour épuisé ». Quand arrive le refrain, « Hissez-moi ce haillon ! », ça devient un aboiement. Le prêtre enlève son masque: en fait c'est lui le diable.

La guitare, c'est Marc Ribot, et le solo qu'il livre ici justifie à lui seul l'invention des doigts. Avant même ce passage il y a ce jeu qui choisit de faire sonner certaines notes et de donner une vague impression des autres: il y a ce qu'on voit, et il y a l'armée d'ombres cachées derrière. Une sorte de groove un peu ficelle: un temps au grand jour, trois temps en cachette, tu voudrais t'en aller quand la guitare commence à gronder que tu t'apercevrais soudain qu'on a volé tes pieds.

« Voilà la cloche fêlée qui sonne pour accompagner le chant des oiseaux morts et les suppliques des dieux. »

Et puis le solo. Marc Ribot joue assis et ça change tout. Un guitariste debout qui se lance dans un monologue ça cherche à se tendre vers les horizons célestes et à se voir pousser des ailes. Ce qui intéresse Ribot c'est la terre sous ses pieds, et la terre sous cette terre. Il creuse avec une virtuosité aux pieds ancrés dans le sol jusqu'à atteindre la vérité de la chose, un cœur noir qui émet des lueurs, un muscle battant et nerveux. Le groove s'installe progressivement, c'est un vieux groove sec comme un coup de trique qui a grandi dans des plaines désertiques et qui use sa voix éraillée à chanter pour des fantômes dans les cathédrales qu'il a édifiée à l'intérieur de mines d'or abandonnées. Ça commence à moitié en sourdine et puis ça réveille la lave.

Alors « Hoist that rag » est un bateau et la mer est en feu. Et ça mon ami c'est païen.

19 août 2015

José Mário Branco - "Mudam-se os tempos, mudam-se as vontades"

Il y a d'abord le bruit d'un train, l'annonce de l'arrivée du Sud-Express en gare d'Austerlitz, et puis les voix de voyageurs venus d'Espagne, du Portugal. C'est 1971, c'est les dictatures, et ces voix sont comme les échos des pays et des passés dont il a fallu, pour bon nombre, s'exiler. Jusqu'à quand... C'est incertain, et la mélancolie de cette « Abertura » le raconte bien.

C'est 1971 et José Mário Branco a quitté le Portugal pour Paris depuis huit ans déjà quand il enregistre son premier véritable album, "Mudam-se os tempos, mudam-se as vontades" (grosso modo "Changent les temps, changent les désirs"), vers extrait d'un sonnet du poète national portugais, Luís de Camões. La mise en musique de ce poème conclut l'album, comme un ancrage final dans l'imaginaire portugais éternel alors que le disque commence par son contraire, l'entrée en exil.
Mais il faudrait voir à ne pas se fourvoyer quant à la valeur de la chose, qui dépasse de loin le simple témoignage d'un homme loin de chez lui. Si "Mudam-se os tempos, mudam-se as vontades" marque durablement, c'est parce que ses dix chansons sont façonnées par la colère et par un désir de libération par le changement. Ces sentiments s'expriment par une sorte de poussée ascendante vers une musique qui dépasse toute question de tradition ou de folklore, tout en embrassant ces styles. Oui bon c'est un peu le bordel mais attendez vous allez voir.


Après l' « Abertura » toute en mélancolie surgit « Cantiga pada pedir dois tostões » avec sa ligne de basse nerveuse et son désir de faire soudain entrer la chanson dans un tempo et des sonorités qui lui sont étrangers, voire potentiellement dangereux. On sent l'effort qu'il y a à se plier à ce rythme, une volonté de se faire violence et de faire violence à son art. Les voix visent l'aigu alors qu'elles ne sont pas taillées pour, on sent que ça tire sur les cordes vocales mais ça prend, ça sonne étrangement mais ça prend, et l'effet est saisissant. Ça se bat contre soi jusque dans cette mesure où le tambourin qui marque un rythme soutenu s'arrête comme pour reprendre son souffle, puis repartir à l'assaut de ce bizarre édifice de chanson. Il y a là-dedans une tension, une détermination de dompteur contraire qui chercherait à ranimer la flamme sauvage chez un animal domestiqué.

Si certains actes d'allégeances sont faits à des courants musicaux classiques (la folk d'inspiration médiévale dans « Cantiga de fogo e da guerra » par exemple), l'album est en même temps construit sur un souci constant d'évolution. A l'écoute de cette chanson on s'aperçoit par exemple qu'elle convoque des tournures et des sonorités anciennes mais est toute entière tournée vers ce qui vient, de la même manière que cet album qui, via son titre, s'ancre dans une poésie médiévale pour mieux en appeler au changement. Chaque détail compte et José Mário Branco cherche à lancer des ponts entre ce que l'on ne songerait pas à rapprocher .

Musicalement il fait la même chose; ainsi dans « O charlatão » voit-on une pompe de guitare très classique se faire soudain bousculer par l'irruption d'un piano électrique assez agressif et d'un violon désaccordé. On pensait entrer en terrain connu, et voilà qu'on ne sait plus très bien où on met les pieds. C'est globalement cette tension entre la chanson populaire et la volonté d'inscrire cette dernière dans l'époque d'expérimentation à laquelle elle naît qui donne sa couleur si particulière à cet album. Branco s'inscrit à la fois dans une tradition et dans une volonté de la dépasser, c'est un chanteur populaire qui se saisit de son art pour le faire sortir de son trou et l'exposer au risque.
On entre là dans quelque chose d'assez fascinant: même s'il ne date "que" de 1971, "Mudam-se os tempos, mudam-se as vontades" prend pleinement acte de l'importance à venir des musiques répétitives1 et électroniques. Branco mêle à ces styles un fond traditionnel, ou habituel, et s'efforce de faire marcher ensemble ces courants que tout est censé séparer. Il y a presque du politique là-dedans : renvoyer dos-à-dos l'ancien et le contemporain (voire ce qui se profile au loin), c'est s'assurer la désunion du peuple et un climat conflictuel dans lequel aucun mouvement contestataire d'envergure ne pourra se construire. Chercher au contraire à les unir dans un même mouvement créatif comme Branco le fait, c'est se préparer des matins glorieux2.

L'album est parcouru de moments de grâce bourrue, qu'il s'agisse de gestes parfaitement exécutés, y compris dans leur fragilité et leur maladresse, ou de sortes d'élans massifs et lyriques vers une forme d'inconnu. A ce rayon on retiendra « Perfilados de Medo », qui part d'un pas pesant et solidement ancré dans la terre avant de se laisser peu à peu parasiter puis détourner de son cours par d'étranges éléments sonores ayant trait, une fois encore, à la musique électronique, voire carrément expérimentale. Le pas de deux initial devient une sorte d'errance intérieure et l'imaginaire de l'auditeur est amené à se perdre dans la musique comme Branco lui-même, dont la voix s'efface progressivement tandis que se poursuit ce nœud de sonorités. C'est une démarche audacieuse et rare que de pousser une chanson sur ce terrain incertain, de chercher à l'y perdre et, peut-être, à s'y perdre aussi. Branco, derrière ses moustaches, sa guitare en bois et sa voix de papa, se révèle progressivement être un flibustier en quête de tempêtes.

"Mudam-se os tempos, mudam-se as vontades" est donc un album d'une beauté brute, un peu sauvage. Il est profondément ancré dans un contexte, une époque et un combat, mais comme il est réussi il en devient intemporel et universel. Il évolue au hasard des courants, de la tristesse, de la colère, mais aussi de l'espoir qu'incarnent les audaces musicales de Branco et le changement qu'elles annoncent.
"Le temps couvre le sol d’un vert manteau
Après l’avoir couvert de neige froide,
Et change en pleurs la douceur de mon chant.

Et non content de changer chaque jour,
Changeant ainsi il nous surprend encore,
Car il ne change plus comme il faisait jadis."



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1 Même si celles-ci étaient déjà au cœur de bon nombre de musiques folkloriques européennes, mais c'est un autre débat.
2Soit dit en passant c'est José Mário Branco qui arrangera « Grândola, vila morena », la chanson de Zeca Afonso qui, diffusée à la radio en pleine nuit du 25 avril 1974, annoncera au peuple portugais que la révolution est en marche.

05 août 2015

Kazumasa Hashimoto

Voilà cinq ans qu'on est sans nouvelles de Kazumasa Hashimoto. Pas même une carte postale. C'est pas qu'on s'inquiète mais tout de même, on ne serait pas contre un petit signe de vie parce que sa musique nous est assez aimable aux oreilles.


Dans son premier album Yupi il y avait des morceaux qui avaient des allures de progression à travers une forêt impénétrable, où tout était entouré de mystère, avec l'angoisse pas très loin mais aussi une sorte de confiance en la lumière au-dessus de la canopée. Il y avait un sens de la construction qui prend son temps, et se révélait un musicien qui sait où il va, quitte à déboussoler. Par la suite la musique d'Hashimoto est sortie du bois, sans se perdre pour autant.


Quand on prend un train de jour ensoleillé, on s’assoit à la fenêtre et on ferme les yeux. L'obscurité se fait un instant, et puis la lumière du dehors fait naître comme des éclosions de fleurs en papier dans notre tête, qui s'épanouissent dans un décor de formes vagues qui flottent et dansent. La musique de Kazumasa Hashimoto fait naître la même sensation à coups de légèreté et de subtilité. Elle n'est pas du genre à jouer des coudes, mais plutôt des ailes. Elle s'appuie sur des instruments qui sont plutôt de l'ordre de la goutte de pluie que du marteau-piqueur. Parmi eux la voix, souvent retravaillée et montée à la manière d'un cut-up, ainsi utilisée pour sa rythmique, ses sonorités, ses qualités instrumentales en somme. Les paroles sont dites ou chantées dans des langues que l'on reconnaît plus ou moins, et sans bien pouvoir dire ce qu'elles racontent on ne peut s'empêcher de trouver qu'elles ont raison.

Au fond c'est un peu ce qui se passe en général avec la musique de Kazumasa Hashimoto: on ne comprend pas toujours de quoi elle relève et on se laisse embarquer quand même. On ne saurait pas dire si on navigue sur l'eau ou si on flotte dans les airs. On se dit parfois que c'est tout de même un peu naïf, voire sirupeux. Et puis l'instant d'après on constate une fois encore que dans bien des choses qualifiées hâtivement de "naïves"1 il y a plus d'âme et de profondeur que dans ce qui se voudrait grave et sérieux. Hashimoto édifie ses morceaux en adulte conscient de la topographie et des réalités du voyage, mais sans perdre son regard d'enfant amoureux de cartes et d'estampes. Tout est embrassé dans un même mouvement et ça valse bien avec le soleil.


Plus tard ce sera l'automne. On se replongera alors dans la très belle bande originale qu'Hashimoto a composée pour Tokyo Sonata (dont on a parlé ici), dans laquelle il choisit souvent de mettre en avant son bien aimé mellotron. De cet instrument tout nu et d'autres arrangements relevant davantage de constructions électro-accoustiques, il fait naître une palette de sentiments et d'impressions d'une grande richesse, et foutrement belle. Qu'il pleuve ou qu'il vente, on se trouve toujours tout enlevé à l'écoute de ces morceaux.

D'autres fois - la nuit peut-être, sûrement - on prendra le temps d'écouter vraiment « Strangeness », ce morceau de piano d'une vingtaine de minutes qui conclut l'album du même nom et qui fait danser avec grâce de la lumière dans de l'eau noire. Parce que c'est ce que sait faire Kazumasa Hashimoto, faire tourner les sons et les parfums dans l'air du soir, comme qui dirait. Il finit alors par créer un paysage et la lumière qui l'accompagne, et nous autres sommes invités à nous promener dedans (c'est là une bien jolie balade). Voilà pourquoi on espère qu'il nous réserve pour bientôt une nouvelle invitation au voyage.



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1 Il y a d'ailleurs plusieurs morceaux qui font songer qu'Hashimoto maîtrise bien son Pascal Comelade.

21 juillet 2015

Max Ophuls - Liebelei

Nous avons déjà parlé de Max Ophuls ici, il y a quelques temps de ça; on y revient pourtant parce que le sujet est assez inépuisable, et parce qu'un film d'Ophuls méconnu comme l'est Liebelei ça ne se garde pas pour soi.

« Liebelei » veut dire « amourette », et sans rien dévoiler de l'intrigue on peut tout de même affirmer qu'il y a dans ce titre quelque chose qui se situe entre un certain sens de l'ironie et une forme de pudeur du désespoir. Il s'agit du premier drame d'Ophuls ; après trois comédies plutôt tournées vers l'opérette (la Fiancée vendue en étant le meilleur exemple), il choisit cette fois ouvertement de mettre son cinéma sous le patronage de l'opéra. Et ça change un peu tout. On ne reviendra pas sur la maestria technique de son style, qui semble faire écho au lyrisme de l'opéra; relevons en revanche que dès ce film apparaît son goût pour les coulisses, la machinerie, en somme pour ce que l'on est censé ignorer quand on est au spectacle alors même que ce dernier serait impossible sans cette sorte de vie intérieure quelque peu chaotique et impénétrable. De la même manière les sentiments mis en scène ne sont pas toujours nobles, pas plus que les personnages ne sont héroïques, mais c'est de cette part d'humanité imparfaite que naît l'émotion. 


Pour ne pas trop dévoiler le scénario (qui du reste n'a rien de révolutionnaire en soi, mais se trouve sublimé par le travail de cinéaste d'Ophuls), contentons-nous de dire un peu hâtivement qu'il faut voir Liebelei ne serait-ce que pour deux scènes, qui ont en commun d'être édifiées autour de l'actrice principale du film, Magda Schneider.
La première: Christine, le personnage qu'elle interprète, passe une audition et chante « Schwesterlein », de Brahms. Simplement accompagnée par un piano, elle se laisse peu à peu troubler par l'émotion que provoque en elle la chanson. Sa voix hésite, se fissure, et cette fragilité née du moment donne à la scène une intensité nouvelle qui en fait un petit miracle devant lequel on retient son souffle pour ne rien gâcher. C'est ainsi que l'on peut interpréter l'immobilité de la caméra : Ophuls se garde bien de toute intervention, il laisse son actrice habiter entièrement la scène et l'instant, et les irradier. La chanson finie il n'a d'autre choix que le fondu au noir, un peu comme le silence s'impose quand l'émotion rend le discours superflu.


Deuxième séquence justifiant à elle seule que l'on voie Liebelei: le climax dramatique du film. Ophuls attaque fort, la scène part d'une fosse d'orchestre qui joue la cinquième de Beethoven, et propose ensuite ce qu'on pourra considérer plus tard comme une sorte d'essence de son style: du mouvement et une intensité dramatique battante. Tout est prêt pour une explosion en bonne et due forme. Et puis arrive le pic dramatique, et soudain cette machine lancée à pleine vitesse s'arrête.
De manière un peu pompière, on est tenté de dire qu'Ophuls s'ouvre à la modernité via un choix de mise en scène qui tranche radicalement avec ce qui précédait1. Jusqu'ici le film n'est naturellement pas exempt de certains traits typiques du cinéma des années 30, par exemple dans les attitudes des personnages ou dans le jeu des acteurs (mais pas des actrices, ce qui prouve une fois encore qu'Ophuls est un cinéaste tourné vers les personnages féminins). Mais soudain tout est oublié, on assiste à une scène dont la forme est d'une simplicité imprévisible. Et on a la gorge qui se serre, très fort. Voire on chiale sa race. Et on touche à l'essence de l'émotion mélodramatique.

On se retrouve en fait avec un sentiment partagé lorsque l'on découvre Liebelei après avoir vu les films postérieurs d'Ophuls: on se passionne pour les éléments en germe de son génie cinématographique, et on se dit que merde, peut-être qu'il aurait pu être encore plus émouvant s'il avait laissé parfois place à l'épure comme dans la conclusion de ce film. Mais peut-être qu'on n'a rien compris. Peut-être que le cinéma d'Ophuls ne se résume pas à l'emphase, et qu'il navigue en fait en permanence entre l'opéra et l'air chantonné d'une voix tremblante, et qu'il marie si bien ces contraires qu'il parvient à ne jamais rendre perceptible le passage de l'un à l'autre... Peut-être. Il faudra retourner voir pour en avoir le cœur net.
Quoi qu'il en soit une chose est sûre: Liebelei parvient à faire résonner avec une justesse désarmante la secousse du tragique comme le tressaillement presque imperceptible de la vie qui se brise en-dedans, et c'est purement et simplement beau.


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1 Et ce par le biais d'un dispositif que Truffaut avait sans doute en tête pour une scène-clé des 400 coups ; de la même manière on parierait bien notre chapeau que Bresson pensait à Liebelei en tournant une Femme douce. On ne le répétera jamais assez: Ophuls a influencé tant de réalisateurs qu'on pourrait dire qu'il a influencé le cinéma tout court.

19 juin 2015

Powerdove - Arrest

Arrest est le deuxième album (au milieu de quelques EP) de Powerdove, et de Powerdove il n'est que temps que l'on parle ici parce que c'est tout de même autre chose.


Au commencement il y a la voix d'Annie Lewandowski. Voix parfois blanche, parfois virevoltante et imprévisible, comme atterrie là on ne sait d'où. La voix est adossée à des instruments qui font tantôt la tempête, musique incarnée comme mille diables qui se débattent et se cognent les uns dans les autres, tantôt la nuit calme, les diables se trouvent enfin, dansent et puis s'enlacent. Quelle que soit la teneur du sentiment qui habille une chanson, c'est toujours une vie intense qui la caractérise. Le mariage du tourment ou de l'étonnement instrumental et de l'implacable force intérieure de la voix fait tourner la tête dans un mouvement de spirale qui aspire vers le haut. Ça sonne parfois comme un chant religieux, mais au dogme païen et dansant, qui adorerait l'ombre et la lumière dans un même mouvement.

Il y a plusieurs couleurs qui font se souvenir que la joie est affaire de chaos en dedans, là où le cœur cogne quand il va; alors les suppliques convulsent et les aveux brûlent. On se trouve jeté dans une cavalcade dont on ignore l'origine et le but, mais dans laquelle on se trouve enfin entier. Quand la tourmente s'apaise, on a l'impression de regarder le ciel pour la première fois. Tout est réinventé.

Musiciens: John Dieterich et Thomas Bonvalet, en complémentarité parfaite. De l'âme et du souffle avec de la chair pour les faire exister et trembler. Précisons en passant que Thomas Bonvalet est la plus grande bête de scène de la musique contemporaine. Quand il joue on a le sentiment qu'il existe soudain dans un état autre à travers les deux ou trois instruments biscornus et imaginaires dont il s'emploie à tirer en même temps des sons qui n'existent pas.

L'album va son chemin entre attaques de diligence et nuits à la belle étoile. Ça gronde parfois, à d'autres moments ça dit oui et ça respire profondément. Surtout il y a une harmonie constante, et parfois contre-nature semble-t-il, entre les éléments éclatés qui constituent cette musique et la rendent unique. Pour autant ça ne se répand jamais dans la facilité du foutraque pour le foutraque parce que c'est habité, pour de vrai.

Arrest peut paraître indomptable : il l'est. Mais il se laisse approcher pour peu que l'on accepte d'avancer désarmé vers lui; il nous emporte alors sur son dos et c'est peu dire que le voyage est grisant.
« Est-ce que tu brûles ? » demandait le titre de l'album précédent.
Oui, beaucoup.

10 juin 2015

Fleurs sèches

Au matin les pluies viennent

C'est dans un jardin que je rêve où
La lumière tombe du ciel, comme tu l'espérais


On pourrait dire que tu as plus ou moins neuf cœurs

Plus tard par les rues à se faire oublier du soleil

Savez-vous qui est celle que mon cœur aime?

Mon arbre brûle tant qu'il grandit
La sève bout je crache du feu



Et parfois

Le ciel tombe de la lumière, comme tu l'espérais

Le soir je poisse je mens à l'ombre
Je sombre dans le souvenir de ta nuit


Extrait de Dessous le feu, d'Herberto Iansequião


Ça se télécharge ici et ça se compose comme suit:

01 Le hasard me faisa rencontrer un oiseau revêche
02 William Elliott Whitmore - Dry
03 Albin de la Simone - J'avais chaud
04 Del - You wear your hair much too long
05 Frànçois - Young lion
06 Thomas Pradier - Gentleman électrique
07 Ruth - Mots
08 Rodrigo Amarante - Irene
09 The Kinks - I go to sleep
10 Sam Cooke - Lost and lookin'
11 Dominique A - Avant l'enfer
12 Powerdove - When you're near
13 Mark Lanegan - Field song
14 En outre
15 Pascal Comelade & les Limiñanas - Yesterday man
16 Sourdure - Quand io zere chas ma maïre
17 Maria Bethânia - Bodas de prata