vendredi 26 septembre 2014

Louis Calaferte - Londoniennes

Nous avons déjà évoqué en ces lieux l’œuvre romanesque de Louis Calaferte, mais nous n'avons pas parlé de sa poésie, et c'est un tort. Alors comblons ce manque avec Londoniennes (qui est difficilement trouvable aujourd'hui, même que c'est triste, et que ça ressemble à une constante de l’œuvre de Calaferte, même que c'est triste).


 


                          « Goudron vert
                          chanvre bleu
                          sous la mer
                          couve un feu

                Requins blancs à l'amarre
                les paquebots géants
                les paquebots géants
                que le soleil chamarre
                sont des rois fainéants

Le barman du Tit's Club me dit au téléphone
qu'un cargo appareille demain pour Lisbonne

Aurore ô salaison oriflamme sanguine
                           oriflamme d'un sein
                           griffures du matin
                           oriflamme rouquine

              Aurores vos forêts vos âcres
              vitriols vos bistres empires
              vos turquins pâles vous transpirent
              vos grains de jais vos grains de nacre
              vos jades vos coraux vos sacres
écorchures blasons salamandres sirènes
              aurores que la nuit fit reines
j'ai soif à en douter d'arrogances marines

                         Goudron vert
                         chanvre bleu
                         sous la mer
                         sous la mer
                         couve un feu

Où était-ce en ce jour et en cette heure claire
que j'arrimais au mieux mon cœur à demi mort
en jouant sur les mots de mon vocabulaire
                 pleurez pleurez encore
                 tulipes des avrils
                 vos laits incendiaires

         Où était-ce en ce jour mon cœur
               nous fûmes ivres morts

               Pleurez pleurez encore
               écharpes des exils

Un froid un froid mortel nous fit graves et gourds
où était-ce en cette heure claire et en ce jour

            Noyés d'ici noyés d'ailleurs
                             que vous coûtent les ans
                             j'aime vos yeux railleurs
                             ce râle sur vos dents

Le barman un barman celui-là ou un autre
me dit qu'un cargo part et que c'était le nôtre

                          Masque vert
                          goudron bleu
                          sous la mer
                          couve un feu

Lorsque vous sonnerez clochers noirs de ma mort
battez battez sanglots mon cadavre immobile

                        Masque vert
                        masque vert
                        chambre bleue
                        chambre bleue
                        sous la mer
                        sous la mer
                        couve un feu

A Londres ce jour-là le ciel était superbe »


En terme de poésie Calaferte a couvert un immense champ d'action, fouillant l'expérimental avec acharnement, allant jusqu'à écrire des recueils entiers avec des mots qui n'existent pas. Mais ce qui est caractéristique de Londoniennes c'est précisément l'inverse : il s'agit d'une poésie immédiate, comme si c'était une urgence de laisser le cœur s'ouvrir et raconter son histoire sans passer la langue à travers le tamis de la réflexion littéraire. Et c'est très valable.



« Eros est à Picadilly
nous y sommes aussi
               la nuit

Tu m'as appris le nom des streets
qui nous ont amenés ici
c'est le dernier de mes soucis
de tout ton anglais me suffit
               le seul mot sweet

Les enseignes multicolores
te font de mille travestis
des yeux de lapis-lazuli
c'est dans ce grand charivari
               que je t'adore

Eros est à Picadilly
nous y sommes aussi
                    la nuit

Et je t'embrasse à pleine bouche »



Plus que de la poésie, on a parfois l'impression de lire ici des textes de chansons. Dans la rythmique, dans la construction, dans la manière de créer des unités de sens et d'imaginaire, il y a quelque chose qui renvoie en vérité aux chansons populaires. Mais alors écrites avec soin, avec un sens certain de l'installation d'une atmosphère puis de l'arrivée d'une chute qui fait trembler ce qui a été écrit immédiatement avant.


« Nos restaurants à prix modestes
ou nos soirées au cinéma
           ma collégienne

J'aimais ton allure et tes gestes
tes cheveux courts ton embarras
           et tes joues pleines

Que tu fasses l'enfant qu'on gronde
et qui dans son coin sans un mot
            a de la peine

Que tu veuilles expliquer le monde
et le refaire in extenso
           en souveraine

Je t'aimais à la fois comme femme et enfant
            pelotonnée sur mon épaule
            avec des rires agaçants
et des petits regards de jeune chat qui miaule

           J'aimais que les gens nous regardent

                          Endors-toi
                          endors-toi
                          je te garde

           J'étais comme un peu fou de toi »


C'est exclusivement d'amour qu'il s'agit, et d'un paysage. Londres devient un décor, une géographie par laquelle sont exprimés le sentiments. Calaferte reconstruit la ville en jetant bas son architecture, qui n'existe plus puisqu'il semble ne plus y avoir d'yeux que pour l'aimée. Londres se fait alors vaporeuse et tendre, même dans l'humidité et le froid. L'érotisme si présent dans l’œuvre de Calaferte est ici exprimé comme en sourdine tout au long du recueil ; il n'est plus évident, mais il habite discrètement chaque mot.




          « On reste à la fenêtre
          à se moquer des gens
          quitte à se compromettre
          à nos propres dépens

          Le monsieur au gros ventre
          qui promène son chien
          quelqu'un qui sort ou entre
          on s'amuse d'un rien

          Tu dis que c'est dimanche
          et qu'on habite un nid
          j'ai contre moi ta hanche
          hier c'était lundi

         Que le Yard nous recherche
         dans le monde partout
         de ma langue je cherche
         la tiédeur de ton cou

        Tu fais quelques grimaces
        derrière un face-à-main
        imaginaire et lasse
        voilà que tu as faim

Tout de toi m'étonne et m'émeut

         Et maintenant encore
  que dans un temps où à jamais
          déjà presque incolores
  ces fenêtres se sont fermées »



Ces poèmes sont aussi traversés par une grande tristesse, et l'on sent que l'exaltation qui fait de Londres une rêverie cache une sorte de douleur au présent qui ne se dit pas ouvertement, mais qui transforme bientôt la ville en une sorte de cimetière à souvenirs où la flânerie n'est plus possible. Mais ce sentiment grave qui habite les lieux n'empêche pas la présence d'une certaine drôlerie dans ce qui est raconté comme dans la désinvolture qui saisit parfois les mots.



« La vendeuse aussi est anglaise
comme toutes le sont ici
elle n'a pas des yeux de braise
ses seins sont beaucoup trop petits
son nez trop long couleur de fraise
             mais bon tant pis »



En somme, Londoniennes ressemble à un recueil sans arrières-pensées, à des sentiments livrés dans l'immédiateté parce qu'il faut que tout soit dit, l'heureux comme le triste. C'est humble, sincère, touchant, c'est de la belle poésie.


« Il pleut même les yeux des filles sont mouillés »







jeudi 4 septembre 2014

Sufjan Stevens - Seven swans



Il se trouve que dans la discographie de Sufjan Stevens, d'une importance considérable au vu de sa jeunesse, on retient souvent Michigan et Illinois, soit ce qui reste de son projet des 50 états. Ce faisant on néglige Seven swans, un album paru entre les deux et qui se trouve être celui qui nous semble le plus entier. Alors parlons-en un peu.
Si Seven swans a reçu (et continue à recevoir) moins de considération que son prédécesseur et son successeur, c'est sans doute à cause de son côté apparemment discret et effacé. Ici, pas de chansons à tiroirs ni d'orchestrations pharaoniques, mais un choix d'instruments restreint en comparaison avec ce à quoi on a été habitués avec Sufjan Stevens (c'est à dire qu'il y a tout de même banjos, guitares, batterie, piano, et tous ces instruments à vent dont on ignore le nom et qui ont un temps constitué sa signature sonore) et une certaine définition de l'épure. Mais surtout, et c'est là que ça commence à devenir intéressant, Seven swans semble être une sorte de projet mystique.
Cela ne signifie pourtant pas que cet album propose de la musique religieuse, comme beaucoup l'ont écrit de manière hâtive. Seven swans est un album mystique. C'est très différent. La musique religieuse est réfléchie pour accompagner le rite collectif et créer un sentiment d'union qui participe au maintien en ordre d'une Église, tandis que la musique mystique est l'expression individuelle du sentiment transcendant ressenti par celui qui se sent soudain attiré vers la grâce. Et c'est bien de cela qu'il s'agit ici.


Prenons pour exemple le morceau d'ouverture, « All the trees of the fields will clap their hands », qui ressemble à un programme de l'album qui débute.
Dans la forme tout d'abord: une ligne de banjo, puis la voix du chanteur, huit notes de piano, des chœurs très simples accompagnés de quelques autres arpèges de banjo, et enfin l'arrivée de la batterie (Sufjan Stevens a toujours eu une science particulière de l'arrivée de la batterie au moment juste, qui se vérifie encore à plusieurs reprises dans cet album) et d'une discrète guitare, le tout avec un certain sens du presque désaccordé et du presque à contretemps qui renforce un sentiment de fragilité et de déterminations mêlées. Ces sonorités sont souvent maigres, et tout ça peut sembler un brin décharné. Sauf que cette aridité d'abord masque en vérité un sens de la construction admirable, où chaque élément décharné se voit progressivement adjoindre d'autres éléments décharnés qui finissent par donner naissance à une musique d'une profondeur et d'une intensité saisissantes.
Puis dans le fond: dévotion à un inconnu, annonce d'un avènement par le biais d'une musique portée à travers les branches ployantes sous le vent qui traverse la plaine, détachement de tout ce qui a été fait et acquis auparavant comme pour entrer dans un nouvel ordre... Nous sommes bel et bien dans une thématique mystique, et plus précisément rattachée à la mythologie chrétienne (Sufjan Stevens n'avait à l'époque pas encore publié son coffret de chants de Noël ni produit l'album de the Welcome Wagon, qui achèveront de confirmer son attachement à cette religion).

Bien sûr cette mythologie apparaît à chaque détour de chemin, que ce soit de manière évidente (dans des morceaux comme « Abraham » ou « The transfiguration » par exemple), ou de manière détournée. C'est dans ce deuxième cas de figure que l'écriture de Seven swans se révèle assez fascinante, car c'est paradoxalement de la sorte que Sufjan Stevens s'extrait de l'éventuel piège d'une musique uniquement chrétienne, et donc religieuse, pour entrer dans le domaine du mystique.
Ce qu'il fait, c'est qu'il parsème ses textes d'images qui peuvent aussi bien appartenir à un imaginaire profane qu'évoquer des éléments de la mythologie biblique, et que la rencontre des deux renvoie parfois dos-à-dos le sentiment mystique et la doctrine religieuse. Un exemple avec les paroles de « To be alone with you »:
« You gave your body to the lonely
They took your clothes
You gave up a wife and family
You gave your ghost
To be alone with me »1
On peut ici aussi bien imaginer qu'il s'agit de l'histoire d'un homme qui abandonne tout ce qu'il a accumulé et construit jusqu'alors pour rejoindre son amant que voir dans ces paroles une évocation du renoncement aux biens terrestres, voire à l'incarnation de Dieu choisissant de se faire homme parmi les hommes pour connaître l'expérience de la condition humaine. Quelle que soit l'interprétation suivie, c'est dans tous les cas rendu également émouvant par la douceur de la voix, des chœurs et le simple accompagnement musical.

Et justement la musique parlons-en, car c'est aussi par elle que s'exprime le mysticisme profond qui irradie cet album, que ce soit dans la simplicité déjà évoquée ou dans les quelques incursions dans la luxuriance que se permet Sufjan Stevens (on ne se refait pas, hein). Au sommet desquelles « Sister », morceau qui touche au sublime dans les deux temps qui le constituent.
Le premier, construit comme la danse des derviches tourneurs: un même mouvement circulaire qui se charge progressivement d'intensité et de densité pour aider l'âme à s'élever par l'effort du corps2. Le morceau est construit de la même manière et, à l'égal de l'album dans son ensemble, il a comme le derviche une main tendue vers le sol et une autre ouverte vers le ciel, en permanence.
Puis vient le deuxième temps, antithèse absolue du premier, quelques accords de guitare et la voix de Sufjan Stevens qui chante quelque chose au sens immédiat assez confus, mais peu importe parce que c'est beau, et ça finit comme par hasard par une élévation magnifiquement incarnée par le chant qui monte.
« And I have a red kite;
I'll put you right in it.
I'll show you the sky »

Sufjan Stevens prouve ici que dans la simplicité comme dans la richesse il sait tirer de ses arrangement toute l'émotion qu'ils peuvent contenir, construisant tantôt des cathédrales dorées resplendissantes, tantôt de maigres cabanes en branche qui sont peut-être encore plus émouvantes en ce qu'elles offrent un accès plus immédiat, car débarrassé de toute afféterie, à la sensibilité de leur auteur. La grande force de l'écriture de Seven swans réside notamment dans la capacité qu'a (pour une fois) son auteur à déclarer la messe dite sans se perdre en fioritures. Ce sens du geste précis et de la concision donnent paradoxalement davantage de poids à ces chansons qui ne se répandent jamais (or c'est là ce qu'on peut reprocher à beaucoup de morceaux de Michigan et d'Illinois, et à ces albums en soi: même si c'est sublime, trop de matière ça reste trop de matière).

Seven swans est donc un album d'une beauté confondante et dont la densité spirituelle finit par rejaillir des chansons qui le composent. Son mysticisme le rend proche cousin de la poésie de Péguy et du Love Supreme de Coltrane bien davantage que des chants de messe (si justement ridiculisés dans le Sens de la vie par les Monty Python qui montrent que, plutôt que d'inviter l'humain à chercher la transcendance, ces derniers ont tendance à le rabaisser plus bas que terre dans une attitude de soumission flagorneuse). 
Sufjan Stevens n'a pas peur de Dieu, il semble n'avoir pas peur de mourir non plus, convaincu qu'il est d'avoir alors des ailes qui lui ôteront le besoin de jambes pour pouvoir tenir debout. Avec Seven swans, il crée une incarnation de la prière qui permet à qui l'écoute, croyant ou non, de voir s'ouvrir devant lui un chemin vers un état supérieur de perméabilité au Beau. Car au fond peu importe que Dieu existe ou non; avec des albums comme celui-ci, des artistes comme Sufjan Stevens créent le divin. 




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1 Soit à peu près
« Tu as donné ton corps aux solitaires
Ils ont pris tes habits
Tu as abandonné femme et enfants
Tu as donné ton esprit
Pour être seul avec moi »
Même si ici le "ghost" pose question, puisqu'on ne sait pas s'il renvoie au "Holy Ghost", soit à l'esprit saint, ou s'il faut y voir quelque chose de plus vague.

2 Oui parce que c'est bien joli les discours sur la pureté de l'âme mais c'est uniquement par la grâce de l'incarnation que l'âme peut atteindre la transcendance, Sufjan Stevens et les derviches l'ont bien compris.

vendredi 29 août 2014

Jean-Louis Trintignant, réalisateur

Dans son autobiographie Così dolce fu questa sera (dont la traduction en français se fait attendre), le poète et dramaturge Gennaio Fortaleza raconte comment, à la terrasse d'un petit restaurant de la via Cesare Cantù à Milan, il fit parvenir une jeune sémiologue autrichienne à l'orgasme rien qu'en lui répétant au creux de l'oreille le nom de Jean-Louis Trintignant1.
Et c'est bien légitime tant Jean-Louis Trintignant est ce que l'on peut appeler un acteur magnétique. L'amusant (ou plutôt l'intrigant) c'est que ce magnétisme a inspiré à de nombreux réalisateurs des rôles assez froids, allant du gentil étudiant coincé du Fanfaron de Dino Risi à l'incarnation salope de la lâcheté du Conformiste de Bernardo Bertolluci, en passant par l'intellectuel contradictoire de Ma nuit chez Maud d'Eric Rohmer et le militant de l'OAS du Combat dans l'île d'Alain Cavalier (ce ne sont là que quelques exemples dans une filmographie assez badass). Au fond c'est comme si l'image de Trintignant avait été scellée par cette scène de Et Dieu... créa la femme dans laquelle il supplie Brigitte Bardot d'arrêter de danser: il est une incarnation séduisante de l'anti-jouissance, de l'obscurité, une sorte d'éternel mélancolique sulfureux.
Seulement voilà, on ignore trop souvent que Jean-Louis Trintignant a également été réalisateur de deux films, et lorsque l'on découvre ces derniers on s'aperçoit soudain de ce que cette image a de profondément réducteur. Surtout, on découvre un cinéaste assez unique dans le paysage français, et qu'il serait de temps de considérer à sa juste valeur.


Si Jean-Louis Trintignant affirme avoir eu envie d'être réalisateur depuis toujours, c'est sa rencontre avec le producteur Jacques-Eric Strauss qui est à l'origine de son passage à l'acte: ce dernier lui dit que s'il veut un jour réaliser un film, il sera heureux de le produire, Trintignant lui donne rendez-vous le 6 septembre de l'année d'après, il écrit un scénario et commence, le 6 septembre prévu, le tournage d'une Journée bien remplie (sorti en 1973). Son sous-titre, « Ou neuf meurtres insolites dans une même journée par un seul homme dont ce n'est pas le métier », résume bien le principe de film et donne une idée du ton d'ensemble.


On suit donc un personnage incarné par le grand (dans tous les sens du terme) Jacques Dufilho, qui ressemble plus que jamais à un dessin de Tardi dans cet univers de violence amusante que met en scène Trintignant. D'une Journée bien remplie on est assez tenté de révéler le moins de choses possibles, c'est un film qui ne cesse de surprendre, d'être là où on ne le voyait pas aller. On a le sentiment que c'est ce avec quoi l'auteur/réalisateur a voulu jouer: partir du projet d'un personnage d'artisan perfectionniste et déterminé, et voir comment ce plan d'action peut s'adapter aux aléas et aux imprévus qui constituent le hasard. Ce principe s'applique au scénario mais également à la mise en scène, qui semble parfois se laisser distancier dans un jeu avec son récit qui l'amène à s'inscrire dans ce dernier de plein de manières inventives (fausse intervention du réalisateur en off, annonce par le speaker de la radio qu'écoute un personnage de ce qui va se passer dans le film, etc.).


Car ce qui étonne et séduit dans une Journée bien remplie, c'est son côté ludique et frondeur. Dans le fond (une histoire de vengeance sauvage mais millimétrée) comme dans la forme (voire par exemple ce raccord quasi surréaliste entre la luette d'un personnage et l’œil d'une pintade), Trintignant crée une œuvre d'une furie gracieuse et d'une radicalité qui ne se prend pas au sérieux. Et c'est drôle, et on rit, beaucoup beaucoup, surtout grâce à la mise en scène et au jeu des acteurs, mais aussi grâce aux (rares) dialogues. Un exemple: Trintignant se donne un tout petit rôle (on ne voit qu'à peine son visage, on entend surtout sa voix) en la personne d'un metteur en scène de théâtre qui supervise une représentation de Hamlet par la « vaillante troupe des enfants du Gard », et se réserve une des plus belles répliques du cinéma français: « On ne peut pas faire d'Hamlet sans casser des œufs. »
Une Journée bien remplie est donc une franche réussite qu'on serait tenté de placer parmi ce que les années 70 ont créé de mieux, et pourtant il ne trouve pas son public. Trop atypique peut-être, ou trop différent de l'image que renvoie son réalisateur. Redécouvert quelques vingt-cinq ans plus tard, ce film chemine depuis vers un statut, complètement mérité, d’œuvre culte.


Six ans plus tard, Trintignant repasse derrière la caméra (il n'a cette fois pas écrit le scénario, et on le sent car c'est un peu par là que le film pèche) pour réaliser son deuxième et dernier long-métrage: le Maître-nageur. S'il n'a pas le même mordant ni la même folie contenue et burnée que son prédécesseur, il mérite tout de même amplement d'être (re)découvert. D'une part parce qu'est confirmée la capacité de Trintignant à tirer le meilleur de ses acteurs; il donne ici à des figures ultra populaires comme Guy Marchand ou Jean-Claud Brialy ce qui restera sans doute un de leurs meilleurs rôles2 en les utilisant à contre-emploi: un personnage de gentil maladroit pour Marchand, et d'obséquieux psychopathe pour Brialy.


D'autre part, on retrouve ce goût pour un cinéma inventif, drôle et vif, laissant la place à des éléments non-narratifs qui ne sont jamais expliqués mais qui donnent progressivement à l'ensemble des touches mystérieuses, troublantes ou loufoques. Trintignant s'amuse aussi parfois à filmer le contrechamp, ce qui se passe de l'autre côté du récit. Il excelle alors à donner l'impression de surprendre les acteurs (ou plutôt leurs personnages), de les filmer à leur insu. En terme de mise en scène, il s'oriente vers un goût plus poussé pour la vignette, donnant naissance à des sortes de tableaux cinématographiques qui transcendent le récit en lui faisant un enfant dans le dos de manière temporaire. Une dernière partie en forme de tableau social féroce déguisé en simili huis-clos achève de donner au Maître-nageur une personnalité complètement atypique, qui le voit commencer comme une sorte de conte un brin naïf pour aboutir à quelque chose qui ressemble à de la pure comédie italienne3.


Parce qu'au fond c'est de ce côté qu'il faudrait aller fouiller pour pouvoir définir au mieux le style et l'esprit de Trintignant réalisateur. Peut-être que là où il s'est le mieux exprimé en tant qu'acteur, là où son amplitude de jeu a été la mieux servie, c'est dans le cinéma italien. Entre autres chez les déjà cités Risi et Bertolucci, mais aussi dans le Grand silence, le western mutique de Corbucci, ou encore dans ce giallo expérimental, torturé et complètement dingue qu'est la Mort a pondu un œuf, de Giulio Questi. Naviguant d'un style à l'autre dans le cinéma italien de cette époque il a trouvé une variété d'univers, de tons, de possibilités qui ont sans doute ensuite nourri son style de cinéaste. Si Trintignant a réalisé en seulement deux films une œuvre rare et unique dans le cinéma français, c'est donc peut-être parce qu'il est en réalité parvenu à opérer une synthèse du cinéma italien en accordant son regard et sa fantaisie à un travail de son art que ses contemporains français avaient du mal à mener.
Mais on a aussi le droit de se contrebranler des ces considérations et de simplement jouir du cinéma de Jean-Louis Trintignant, puisque c'est bien d'un esprit libéré et jouisseur que sont nés ces deux films, et que leur liberté en fait des créations rares, audacieuses et profondément drôles, donc belles.






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1 « Le périple que ce soir-là en une minute elle accomplit de ses tréfonds jusqu'aux étoiles, » écrit-il en fanfaronnant quand même pas mal, « combien d'astronautes sont morts pour n'en apercevoir que la possibilité du rêve? »

2 Encore que Guy Marchand n'aie que des meilleurs rôles puisqu'il incarne la classe française, il serait temps de s'en apercevoir et de préparer sa Panthéonisation immédiate, même si l'on espère qu'il ne mourra jamais.

3 Si l'on accepte de réduire l'immense nombre de films atypiques produits en Italie des années 50 à 80 dans une case qui ne veut trop rien dire ; disons qu'ici l'on entend par là : film qui s'appuie sur une situation sociale banale pour aboutir à une expression quasi hystérique des aspects les plus sombres de la nature humaine. En très très gros.

jeudi 7 août 2014

Angil and the Hiddentracks


Déjà, force nous est d'admettre que nous nous sentons tout merdoux de ne parler d'Angil and the Hiddentracks que maintenant, c'est à dire à la veille de la parution de ce qui sera leur dernier disque. Il eût été plus mieux de chanter les louanges que ce groupe mérite avant que celles-ci ne soient doublées d'un sentiment de regret, et avant qu'elles ne puissent être prises comme une soudaine affection pour ce qui bientôt ne sera plus. Mais bon, se battre la coulpe ne sert à rien, aimons-nous vivants tant qu'il est encore temps.


Si nous avons traîné c'est qu'il est difficile de décrire le style d'Angil and the Hiddentracks, ne serait-ce que du fait de la composition du groupe: une guitare, une batterie, une contrebasse et tout un tas d'instruments à vent, ça crée forcément autre chose que le classico guitare-basse-batterie. Au-delà de ce qui pourrait n'être qu'une sorte de coquetterie, ce choix instrumental est rendu pertinent par une capacité à s'appuyer sur chaque musicien et à parfois construire des morceaux à partir d'éléments qui ne semblent pas forcément faits pour fonctionner ensemble. Mais ça marche, et ça apporte un supplément d'âme à une musique qui semble découvrir le sol sous ses pas à mesure qu'elle avance, en n'étant jamais certaine de ne pas tomber dans le vide la seconde qui suit (de manière générale avec Angil and the Hiddentracks on ne peut jamais trop savoir comment finira ce qui commence). Mais ça tient debout et ça prend de plus en plus de puissance jusqu'à finir par constituer quelque chose qui a des airs d'expédition n'ayant d'autre but que de voir jusqu'où l'on peut habiter le mouvement.


C'est parfois nerveux et tendu, ça évoque parfois un paysage qui retrouve le calme après le passage de l'orage, on a tantôt le sentiment de créations mûrement réfléchies1, tantôt celui d'écouter des émotions balancées à cru à travers la voix et les instruments. Parce que c'est bien d'émotion qu'il s'agit ici, on s'aperçoit avec Angil and the Hiddentracks qu'on est habitué à entendre beaucoup de choses qui sont davantage le fruit de la réflexion, et qui du même coup semblent désincarnées.
Parfois le principe d'une chanson tient sur moins qu'une aile d'oiseau-mouche et ça file la chair de poule (écoutez donc « Trish »), parfois ça ressemble au chant trompe-la-peur d'un équipage qui voit la mer faire des montagnes étranges au loin, et ça remue tout autant (exemple: « Swan song of a refugee »). S'il fallait vraiment définir le style d'Angil and the Hiddentracks on pourrait faire court et dire que c'est du rock, mais alors qui emprunte au jazz une manière de ne pas trop s'en tenir à ce qui ressemble à un itinéraire, au hip hop une tendance à parfois scander les paroles pour donner à la voix le tranchant du sabre, et à plein d'autres sources d'inspirations des éléments que l'on ressent sans pouvoir clairement les discerner.


A ce ressenti à l'écoute s'ajoute aussi le souvenir d'un concert du groupe, où l'expression "faire corps" prenait tout son sens, parvenant ainsi à des moments d'intensité où les morceaux se trouvaient sublimés par leur inscription dans le temps immédiat. C'est un mot qui est en train de devenir galvaudé mais en assistant à un concert d'Angil and the Hiddentracks (à ce sujet on prie le petit Jésus des Juifs des Arabes et des Italiens pour qu'une dernière tournée ait lieu) on voit s'incarner sous nos yeux quelque chose d'inspiré. C'est audacieux, parfois risqué, et tout le temps beau cette manière d'unir ainsi dans un même geste la détermination et l'imprudence. On a le sentiment d'avancer en un terrain connu noyé sous le brouillard et c'est franchement grisant. C'est pour ça qu'on est foutrement triste que ça s'arrête.

N.B. : Pour que le plaisir ne disparaisse pas tout de suite, il est possible et très très recommandé d'aller filer un coup de main au financement de l'ultime disque d'Angil and the Hiddentracks en cliquant ici. Ça s'appellera Lines, ça a été enregistré en prise directe et on est très très impatient de pouvoir écouter ça.


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1 L'apogée de ce cas étant l'album Oulipo Saliva, dont les paroles excluent la lettre « e » et dont la musique n'emploie jamais la note mi (qui se note E en anglais, fallait tout de même y penser).

mercredi 30 juillet 2014

Emballements estivaux 2/2: Lewis - l'Amour

Quoi de plus excitant, intrigant, effrayant et tout ce genre de chose que ce qui ne dit pas vraiment son nom, et reste en partie inconnu? Peut-on vraiment désirer autre chose que ce qui nous échappe au moins en partie? Vous avez trois heures; indice: non, c'est même la condition nécessaire au bordel que de ne pas pouvoir entièrement embrasser l'objet du désir sous peine de mourir un peu, ou entièrement (exemple: la mère de Dionysos, qui n'avait rien compris au film et qui mourut d'avoir vu Zeus dans son entière majesté).
Cet état de fait laborieusement posé, il nous faut bien admettre que dans ce qui nous a d'abord attiré dans les filets (de voix, hu hu hu) de Lewis, c'était le mystère presque entier qui l'entoure. Jugez plutôt: on ignore son vrai nom, on n'a conservé de lui que quelques chansons ainsi que le produit d'une séance de photos qu'il a payée d'un chèque en bois. Ce que l'on sait, c'est qu'il conduisait une décapotable blanche, qu'il était toujours accompagné de belles femmes, qu'il habitait essentiellement au Beverly Hills Hotel, et qu'il a roulé son monde dans la farine plus souvent qu'à son tour. Impossible de savoir s'il est vivant ou non, et sous quelle latitude.


Ça vous rappelle peut-être quelque chose et ça n'est pas étonnant. Light in the Attic, le label qui ressort l'Amour, a également été à l'origine de la sortie de l'ombre de Rodriguez, il y a quelques années de ça, dans des modalités à peu près similaires. On peut alors s'interroger un brin et se dire qu'il y a quelque chose d'un peu louche dans cette manière assez roublarde de jouer au pisteur1; surtout on peut commencer par douter de ce que la valeur musicale de ces découvertes à répétition sera présente à chaque fois. Peut-être bien, pensions-nous in petto en apprenant la parution de ce nouvel album mystérieux, qu'il n'y aura rien derrière l'image fantôme. Heureusement ça n'est pas le cas.

Le dispositif des dix chansons qui constituent cet album est pour le moins simple: un piano, une guitare sèche, un synthétiseur et une voix qui va assez aisément d'un aigu relatif à un grave relatif pour marmonner des paroles, mais les marmonner avec une certaine élégance de héros fatigué. Et comme sujet, l'amour. Ce qui tombe bien puisque c'est le titre de l'album. Mais pas n'importe quel amour; même si les paroles sont difficiles à comprendre, on saisit que le sentiment dont il est ici question est plus souvent nostalgique et/ou idéalisé car non assouvi que pleinement épanoui. Des idées noires mues dans la décapotable blanche d'une musique vaporeuse comme un rêve de nuage, portées par une voix au charme imprécis.

Comme les éditeurs de disque et les critiques sont parfois un peu patauds, tous se sont précipités à l'écoute de ce disque porté par des nappes de synthétiseur pour dire que ça évoquait les musiques d'Angelo Badalamenti, pas faux, et donc l'atmosphère des films de Lynch, grossière grossière erreur. A aucun moment les chansons de Lewis ne nous transportent dans les forêts brumeuses de Twin Peaks ou dans la nuit noire des collines environnant Los Angeles. Non, si l'Amour construisait un monde à son image, ce serait un monde qui s'accorderait mieux aux films de Michael Mann première époque, tendance le Solitaire et Deux flics à Miami (la série surtout, mais un peu le long-métrage aussi). 

Si l'Amour était un décor ce serait un coucher de soleil permanent sur un bord d'océan de carte postale, mais animé par un sens complètement assumé du kitsch. Ce qu'évoque la musique de Lewis, c'est Lewis lui-même qui roule sans but dans sa Mercedes blanche, exposant son mal de vivre d'amoureux solitaire aux rayons chauds oranges et roses du couchant. Oui, on imagine Lewis doté de ce sens du mauvais goût classe qu'on trouve parfois chez Michael Mann. On l'imagine, à l'écoute de « Summer's moon » par exemple, en train d'errer sans but, porté par son dépit sentimental, maintenu en vie parce qu'habité par la force des sentiments qu'il n'a pas pu assouvir (pour ainsi dire) sur l'objet de son désir. Mais le tout avec flegme, et nonchalance. Un homme négligemment hanté et mélancolique, mais aussi qui se sait beau dans son contre-jour flatteur de cœur éconduit.

C'est dans ce flirt permanent entre la classe et le kitsch que les chansons de Lewis prennent leur entière mesure, et ce slow dangereux avec la mélasse dont il sort toujours vêtu de superbe est ce qui rend l'Amour si plaisant. On tient donc là la bande originale idéale des errances nocturnes estivales où, en l'absence de douces mains amies qui voudraient bien nous les enlever, les vêtements collent un peu trop à la peau .


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1 D'autant plus que la même maison de disque vient tout juste (quelle surprise, comme ça, par hasard) de découvrir et de sortir des limbes un autre ensemble de chansons de Lewis, que si c'était une méthode commerçante un peu éhontée jouant le motif de la découverte inattendue puis exploitée jusqu'à l'os ça serait moyennement étonnant.
 

jeudi 24 juillet 2014

Emballements estivaux 1/2 - Kilo Kish

Toutes les études scientifiques concordent: l'été on a plus de temps pour réfléchir, mais moins de neurones disponibles à cet effet. L'été on a donc plus de temps pour ne pas réfléchir et agir inconsidérément, d'où l'intérêt de la chose. C'est par exemple grâce à cet état de fait qu'on peut s'enticher comme un adolescent d'une musique dont on serait bien infoutu de dire si on l'écoutera encore dans deux mois. De là à en parler sur ce blog, qui a bien évidemment vocation à prendre la mesure de l'éternité, il y a un fossé, que nous allons franchir dans la joie.


Kilo Kish a un nom pas évident pour asseoir une crédibilité en France (parce oui ça se prononce bien "Kilo Quiche", même si on peut ruser en disant "Keelow Keesh", voire "Keelo Kisha", ou même "Jean-Jacques" mais ça serait dommage), et c'est pour l'instant la seule chose que nous ayons à redire à son sujet. Pour le reste c'est à peu près un sans faute: elle a un flow nonchalant très classieux, chante sans l'affect mielleux qu'on trouve souvent dans les voix R'n'B, travaille avec des gens très recommandables (parmi lesquels Earl Sweatshirt et Vince Staples, que l'on évoquait en ces lieux pas plus tard que la semaine dernière, c'est dire la cohérence du bordel) dont elle sait s'approprier les productions en créant une alchimie entre elles et sa voix, et elle a des goûts vestimentaires sûrs, sa coiffure est soignée et nous mettons notre main à couper qu'elle sent très bon.

Kilo Kish est tombée dans la musique un peu par hasard (il ne s'agit d'ailleurs que d'une de ses nombreuses activités), en partageant un appartement avec des musiciens dotés d'un home-studio alors qu'elle faisait des études d'art à New-York. Voilà pour l'historique. Elle a d'abord publié deux mixtapes (que l'on peut par exemple trouver ici et ) avant de faire paraître il y a peu son premier EP. Un album suivra d'ici la fin de l'année et, très probablement, Kilo Kish finira présidente du monde.

Ce qu'il y a de grisant dans sa musique se ressent particulièrement bien l'été. Il est conseillé de l'écouter en marchant dans les rues d'une ville, en transpirant, en étant infoutu de concentrer ses pensées sur quoi que ce soit à cause du manque d'hydratation et de l'excès de stimuli externes. Sa voix a alors quelque chose d'hypnotique, bien aidée par le talent dont font preuve la plupart des producteurs avec qui elle travaille. Les rythmiques s'adaptent particulièrement bien à un état général de surchauffe consentie et appréciée, tantôt lascive, tantôt nerveuse et rebondissante, et il semble souvent que ces chansons ont été conçues pour accompagner la lumière d'été et ses variations. Dit autrement en écoutant Kilo Kish on se retrouve assez régulièrement avec l'envie de faire l'amour à la terre entière. C'est donc un disque tout indiqué pour l'oisiveté et l'errance diurne. Plus tard l'automne arrivera et il est bien difficile de savoir ce qu'on pensera alors de cette musique (encore qu'on s'imagine très bien réchauffer un matin d'hiver à coups de "Navy", par exemple), mais pour l'instant ces considérations nous dépassent complètement, nous sommes ivres de la musique de Kilo Kish et nos journées sont débordantes.

Nos nuits aussi grâce à une exhumation (musicale bien sûr) fort bien sentie, on prend rendez-vous la semaine prochaine pour en parler.

jeudi 17 juillet 2014

Vince Staples - « Nate »

D'abord,
Fin 2012 Earl Sweatshirt sort « Chum », un morceau sombre et classieux dans lequel il évoque la fuite de son père et les sentiments complexes qu'il nourrit à son égard: quand il affirme le détester il ne fait que ravaler sa tristesse et l'amour déçu qu'il lui porte. Sweatshirt n'a alors que 18 ans et c'est une grande claque qui met tout le monde d'accord, même si certains de ses proches trouvent qu'il y a là un risque de s'éloigner du hip hop pour entrer dans trop d'introspection (voir, dans l'excellentissime Doris, l'intro de « Whoa » par Tyler, the Creator et les interventions de Vince Staples sur « Burgundy »).
On se dit en tout cas qu'on tient là le morceau le plus fort et le plus poignant sur la relation au père depuis... « Mon vieux », de Daniel Guichard. Au moins. Surtout on pense qu'il sera difficile de faire mieux.

Mais voilà,
En mars dernier le même Vince Staples que celui mentionné plus haut, un proche proche de Sweatshirt donc, publie sur le net (même qu'on peut télécharger ça pas plus loin qu'ici) sa deuxième mixtape, Shyne Coldchain, Vol.2. La première écoute se révèle bien enthousiasmante quand explose soudain un morceau dont on sait, au bout de même pas 15 secondes, qu'on aura beaucoup de mal à s'en défaire: grosse rythmique en avant, sample de soul lumineux, et les premiers mots qui tombent, « As a kid all I wanted was to kill a man », nous voilà d'ores et déjà au tapis.
Ça s'appelle « Nate », ça reste pour l'instant le truc le plus puissant qu'on aie entendu cette année, et pour dépasser ça il va falloir se lever de bonne heure.


Le flow de Staples, construit sur de longs souffles et très peu de respirations, apporte avec lui un sentiment d'urgence, d'un flot de choses à dire et d'absence de temps pour les mettre en forme (alors que c'est très bien écrit comme on le verra plus tard). Ton égal, voix nasillarde, on n'est pas dans la représentation egotripesque mais dans une sorte d'expression à chaud d'un ressenti, de délivrance d'une histoire qui ne peut plus rester tue.


Dans « Nate » Vince Staples parle de son père, héroïnomane et dealer. Il emprunte à cet effet un regard double,
celui de l'enfant qu'il était alors (grande idée que d'évoquer l'addiction et la criminalité de son père en utilisant l'enfantin "daddy"), qui ne comprenait pas tout ce qui se passait parce qu'à huit ans on ne sait pas ce que c'est qu'un trip ou pourquoi sa maman refuse d'aider son papa quand les policiers viennent cogner à la porte,
et celui de l'adulte qui est conscient du côté malsain de ce mode de vie mais qui sait aussi que c'était le seul moyen que voyait son père pour aider son fils à s'en sortir. Un amour inconditionnel qui prend la forme d'un mode de vie dangereux et intrinsèquement néfaste, quelque chose qui ne peut être rangé dans une case. De là jaillissent des pépites comme « Knew he was a villain never been a fan of Superman » ou « Always told me that he loved me, fuck his foolish pride, as a kid all I wanted was to kill a man cause my daddy did it ».

En somme il y a là-dedans
une puissance documentaire certaine (voir l'évocation des matchs de football où son père n'est jamais venu car se déplacer dans le quartier où jouait son fils aurait été un suicide pur et simple dans un contexte de conflit entre gangs),
une présentation presque sociologique de la situation (comment grandir "normalement" quand on a pour modèle quelqu'un qui vend de la drogue et tue des gens, et jusqu'à quand une part entière de la population africaine-américaine devra-t-elle vivre dans un état post-esclavagiste où le recours forcé, ou du moins ressenti comme tel, à l'illégalité et la prison ont remplacé les chaînes d'hier)
et une puissance narrative phénoménale dans l'évocation et la confrontation du ressenti enfantin et des sentiments adultes de Staples (maintenant que se sont levées les ambiguïtés qui le rendaient perplexe quand il était petit) quant à la manière qu'avait au fond son père de lui montrer qu'il l'aimait et qu'il voulait lui préparer un avenir meilleur que le sien.

En trois minutes trente toutes les facettes d'une même réalité sont convoquées, aussi bien à l'échelle d'une société qu'à celle d'une sensibilité individuelle. Quand un morceau réunit à la fois un travail musical dévastateur, une approche intellectuelle profonde et une évocation subtile des sentiments, alors c'est quelque chose de grand et l'on ne peut que tirer son chapeau bas en espérant que les prochaines nouvelles que donnera Vince Staples seront du même acabit.