17 décembre 2016
Au Feu
Ça brûle, ça réchauffe, ça éclaire, c'est ici et c'est ça:
01 (des cendres)
02 The Alabama Sacred Harp Convention - Sherburn
03 The Field Mice - White
04 Angil and the Hiddentracks & Laetitia Sadier - Kira#2
05 Douglas Germano - Obá Iná
06 Eddy Crampes & The No Moustache Orchestra - White spirit
07 J-Dilla - Wild
08 Warum Joe - Les dents de l’amer
09 Marina Gallardo - Longer days
10 Fabio Viscogliosi - Les yeux (démo)
11 Ricky Hollywood - Matin
12 Damien Schultz - Puis elle vient à moi
13 Jean-Luc le Ténia - Rêves-tu de nous deux
14 (descendre) Au feu
15 Anonymous Choir - Who by fire
16 Anna Marly - La complainte du partisan
17 Jonathan Tadeu - O mundo é um lugar bonito e eu não tenho mais medo de morrer
18 Pygmées Baka - Chanson de hutte
10 décembre 2016
Gotlib - J'ai anvie d'allé joué au squouare avec Raffray
L'histoire
"Un oizeau énervan", racontée par l'élève Chaprot, est
extraite des Dingodossiers, mais d'après les exégètes c'est
Gotlib, et non Goscinny, qui en a écrit le scénario. Et ça
commence comme ça:
(pour
rappel, si nécessaire, Raffray c'est celui qui a une sœur, Léone,
qui est sympat mais qu'est-ce qu'elle est moche)
Soudain
Chaprot trouve un oiseau évanoui sur son rebord de fenêtre ("ah
ben sa alore.", commente-t-il même). Il s'occupe alors de lui
puis reprend son travail, mais l'oiseau ne cesse d'envahir et de
troubler l'ordre de ses problèmes de mathématiques et de ses pages
d'Histoire. C'est en ça qu'il est énervan. Et puis il finit par
partir, Chaprot prend une poussière dans l’œil et arrive la
chute/reprise: "J'ai anvie d'allé joué au squouare".
C'est
souvent que nous revient à l'esprit cette phrase, « J'ai anvie
d'allé joué au squouare avec Raffray ». Elle porte en elle
beaucoup de sens, elle traduit en fait un état d'esprit finalement
difficile à définir clairement. Dehors il y a la vie mais nous on
est dedans, où à cet instant précis on n'a pas vraiment envie
d'être. On n'habite pas le présent et on a envie d'aller goûter à
la joie qui existe et qui se partage dehors. Eh bien dans ces
moments-là il faudrait que l'expression soit consacrée et que les
psychologues disent "Ah oui, c'est une situation sans ambiguïté,
il/elle a anvie d'allé joué au squouare avec Raffray."
Ce
n'est pas de la tristesse. Quand on est triste on a les patates au
fond du filet et on ne peut qu'espérer que les choses s'arrangeront,
mais on n'a pas assez d'envie en soi ; c'est même de cette
absence d'envie que vient la tristesse. Non, quand on a anvie d'allé
joué au squouare avec Raffray c'est qu'on veut franchir le pas
vers cet ailleurs simple où pour un temps on pourrait avoir le droit
de jouir de ce qui est. Un peu comme faire un voyage à l'arrière
d'une voiture, pour regarder le paysage sans avoir à se soucier ni
d'où on va, ni de comment.
C'est
la possibilité d'oublier le poids du monde autour pour un temps, le
temps de s'amuser et de reprendre du poil de la bête pour pouvoir
ensuite revenir au monde comme un peu plus neuf, un peu plus léger,
et lui insuffler autant que faire se peut cette légèreté. Allé
joué au squouare avec Raffray c'est reprendre contact avec le
plaisir simple d'être là, souvent parasité par plein de petits
cacas.
Ce
qui fait la valeur de cette formule et de cette aspiration c'est que
c'est sans doute un des états les plus partagés de l'humanité,
au-delà de toute barrière culturelle ou sociale. On ne doute pas un
seul instant que chaque être humain a eu ne serait-ce qu'une fois
dans sa vie anvie d'allé joué au squouare avec Raffray. Et le fait
que la solution à ce vague à l'âme s'incarne dans une phrase aussi
simple et aussi enfantine ouvre des perspectives à la portée de
n'importe qui. C'est en aussi en cela qu'elle est précieuse.
Gotlib
est mort et c'était inévitable, mais ce qui le rend immortel c'est
cette capacité à faire passer par l'anodin quelque chose qui trouve
ensuite un écho à chaque âge de la vie. D'ailleurs au moment où
la mort arrive certaines gens disent des trucs vachement chiés, mais
ça pourrait aussi être une très très belle ultima verba :
« J'ai envie d'allé joué au squouare avec Raffray »,
et puis y aller.
Mais avant la mort il y a
tout le reste et, ici comme à d'autres moments de son œuvre, Gotlib
a su et saura transcender cet état d'enfance en contact direct avec
certaines vérités premières.
Pour ça on lui répète
merci et on lui fait des bisous.
24 septembre 2016
The Eric Andre Show
The
Eric Andre show est une émission créée par Eric Andre. Déjà.
Elle a pour particularité (entre mille autres) de ne durer qu'une
dizaine de minutes par épisodes. Ça peut sembler chiche, mais en
fait ces dix minutes lui suffisent à casser énormément de choses,
et à provoquer tantôt le malaise, tantôt l'hilarité, tantôt une
hilarité mal à l'aise. The Eric Andre show en est
actuellement à sa 4ème saison et franchit, épisode après épisode,
une succession de sommets. Il est donc urgent d'attirer autant que
faire se peut l'attention sur cette émission, à laquelle on
n'arrive pas à trouver d'équivalent (ou alors il faudrait jouer au
critique musical en disant « Imaginez du Chris Morris mâtiné
de Jackass surveillé du coin de l’œil par les Monty Python »
ou quelque chose de ce genre, ce qu'à Dieu ne plaise).
Tous
les épisodes de the Eric Andre show reposent sur une
structure identique:
-
le générique démarre, un orchestre de jazz joue le thème musical
de l'émission, Eric Andre arrive en hurlant, démolit le décor,
casse la gueule du batteur et fait ensuite n'importe quoi (à titre
d'exemple, dans la dernière émission en date : se faire
étrangler par une momie, se battre nu contre un ver de terre en
dessin animé, déclencher des incendies par la seule force de son
regard, manger un burger, et se faire casser la gueule par Tony Hawk
en lui disant "Je croyais qu'on était amis !") tandis
que la musique continue.
-
le générique prend fin, (l'immense) Hannibal Buress entre en scène,
aussi flegmatique que son comparse est déchaîné, et Eric Andre
commence le traditionnel monologue d'ouverture. Il le foire à chaque
fois (exception faite d'un tout récent où il répétait "mots,
mots, mots, mots, punchline").
-
il y a des invités qui, souvent, n'ont pas l'air de savoir à quoi
s'attendre. Mais, et c'est là un des traits de génie de l'émission,
le spectateur non plus. Il est proprement impossible de savoir, d'une
seconde à l'autre, ce qui va bien pouvoir se passer dans cette
émission, et l'inventivité malade d'Eric Andre semble sans limite.
Un exemple vaudra mieux que des explications avec cette merveilleuse
interview d'une vedette du fitness :
-
les interviews sont entrecoupées de sketchs souvent filmés sur le
vif, parmi les passants, et mettant en scène différents personnages incarnés par Eric Andre. Exemples, dans le dernier épisode en date
toujours : Kraft Punk le robot chanteur qui éjacule du fromage,
un père de famille ayant eu la mauvaise idée d'attacher le couffin
de son bébé à des ballons d'hélium (et qui trouve le temps, entre
deux tentatives pour le sauver, de faire son examen de conscience en
voix off), ou encore un infirmier tentant de réanimer une femme
ayant perdu conscience en lui faisant l'amour en pleine rue. Là
encore impossible de savoir ce qui va se passer, les rebondissements
sont infinis et on a en fait le sentiment de voir un flux de
conscience malade se matérialiser à l'écran. C'est encore une fois
difficile de rendre compte de l'expérience avec des mots mais
l'effet est saisissant, et les ruptures de ton provoquent un
étonnement de chaque instant, et une admiration absolue.
-
vient enfin en conclusion une séquence musicale, ou un stand up, ou
une animation, mais qui ne ressemble là encore à rien de connu. On
garde un souvenir ému de cette fois où le groupe de metal Exhumed et
les Supremes avaient été
amenées à chanter chacun une chanson de leur répertoire en même
temps. La cacophonie était totale et tandis que les unes chantaient
une bluette, les autres faisaient un boucan de tous les diables
pendant que leur chanteur se faisait vomir. C'était purement et
simplement prodigieux.
En
somme la seule chose à faire pour saisir la portée du phénomène et ne pas passer à
côté de le meilleure émission comique de notre époque est de
regarder the Eric Andre show. Ça peut être traumatisant, ne
le cachons pas. Mais la liberté totale et la violence anarchique et
créative de la chose provoquent une joie au-delà de toute mesure. Et
puis une chose achève de nous rendre cette émission excessivement
sympathique : au fond Eric Andre pulvérise toutes les
conventions (morales, narratives, constitutives même d'un spectacle
comique adressé à des spectateurs) et, hors de toute mise à
distance de soi-même, hors de toute recherche de connivence, il
semble faire tout ça sans même y penser. Et ça c'est magnifique.
09 septembre 2016
Sleaford Mods - The Originator
"T'es
à chier Jason, arrête la branlette."
Bam!
L'entrée en matière. Le reste est à l'avenant.
Sleaford
Mods c'est de l'économie de moyen: un sample et une voix qui parfois
se double. La voix c'est celle de Jason Williamson, qui est le nerf
et l'âme du groupe. C'est un vocabulaire et un accent particulier
(on doit bien admettre que de prime abord à part "bollocks",
"fucker", "cunt" et "wanker" on n'en
comprend pas large), et c'est aussi quelque chose qui avance masqué.
A savoir que ça donne l'impression d'être une démarche de bourrin
qui râle et gueule et qui dézingue à peu près tout ce qui respire (avec une prédilection pour les représentants de la culture pop, mais pas que). Mais il ne faut pas s'y tromper. D'une part c'est une
grande joie de l'accompagner en braillant "Fucking Gary Barlow
and smoking glue!" ou "Wohoho! Chef's omelette!".
D'autre part il y a deux courants contraires qui se rencontrent dans
cette voix (et se superposent parfois, allant même jusqu'à créer
des harmonies mine de rien vraiment pas dégueues): la colère, et le
sentiment de s'en contrebranler.
Et
c'est un peu sur ce fil du rasoir qu'avance la musique de Sleaford
Mods: une impression de foutage de gueule ("J'ai fait trois
albums en huit mois, je fais chier personne avec ça", dit
Williamson sur « The mod that fell to earth ») nourrie
d'un sens du cradingue d'une solidité à toute épreuve (très très
beau glaviot au début de « Wack it up bruv »), au
service d'une colère polymorphe qui devient l'essence, et le cœur,
et l'âme d'une musique qui ne rend de compte à personne et avance à
sa putain de guise.
The
Originator est sorti en 2009. L'album est aujourd'hui introuvable
dans le commerce comme sur internet (du moins sous sa forme d'album,
mais on trouve tous ses morceaux ici et là). Il a eu des petits
frères très recommandables depuis, mais cet album a un côté
particulièrement nerveux et rêche qui fait plaisir à entendre. Et
puis il contient ce morceau de bravoure qu'est « Wack it up
bruv », longue digression sur quatre notes où Williamson pose
un flow en roue libre qui frise la perfection et tape sur tout ce qui
bouge, parfois de manière totalement gratuite, parfois pour fustiger
ceux qui "mettent l'argent au-dessus de l'inventivité".
Et
voilà ce qui fait de Sleaford Mods quelque chose de beau :
c'est grossier à plein de sens du terme, mais c'est fait avec une
véritable superbe. Un peu à l'image de la pochette de l'album au
fond: bien sûr on voit d'abord Williamson qui se cure le nez, mais on voit après dans son
regard quelque chose qui porte cette grossièreté en bandoulière,
et en la transformant ainsi en anti-drapeau il la transcende. Et
c'est peut-être bien plus chouette de transcender le salingue que le
joli.
02 septembre 2016
Bertrand Tavernier - des Enfants gâtés
Des
Enfants gâtés est un film "raté, parce
qu'il n'a pas été tourné en état d'aventure". C'est du moins
ce qu'en dit Bertrand Tavernier, qui l'a réalisé. Et alors on
pourrait s'en tenir là et se dire que si le maître d’œuvre n'est
pas content, inutile d'aller voir ça de plus près. Mais on y perdrait
beaucoup. Bien sûr si on compare ce film avec une reconstitution
historique comme Que la fête commence ou la transposition de
Thompson dans une Afrique célinienne qu'est Coup de torchon,
cette histoire de lutte de locataires et de relation amoureuse
adultère tournée dans le Paris de la fin des années 70 semble un
poil petit bras. Et puis ce titre, « des Enfants gâtés »:
même si on ne sait toujours pas qui il évoque précisément, il y a
un sentiment de regard dépréciatif. Ça ressemble presque à un
réquisitoire. Mais c'est tout l'inverse et c'est plein de choses à
la fois alors allons-y.
Des
Enfants gâtés raconte l'histoire de Bernard
(Michel Piccoli), un réalisateur qui loue pour quelques mois un
appartement dans une tour qui vient de pousser pour pouvoir y vivre
et travailler tranquillement (c'est à dire loin de femme et enfants)
sur le scénario de son prochain film, qui lui donne bien du mal. Là
il rencontre Anne (Christine Pascal), une jeune femme avec qui il
entame une liaison. Et en toile de fond, le propriétaire de
l'immeuble se comporte comme une merde avec ses locataires, qui
s'organisent en comité pour pouvoir lui tenir tête.
D'entrée
de jeu, le film évoque les temps qui changent: le vieux Paris
disparaît sous les bulldozers pour laisser place à de grands
ensembles et, dans une chanson de générique magistrale, Rochefort
et Marielle chantent « Paris jadis » (que Jean-Roger
Caussimon a écrit pour l'occasion), fausse rengaine nostalgique qui
laisse bien vite comprendre que l'humeur n'est pas à la déploration
vaine du "c'est plus comme avant".
Et
néanmoins c'est effectivement plus comme avant, et c'est au fond
cette évolution des mœurs qui fait un des intérêts majeurs du
film. C'est plus comme avant parce que les rapports hommes-femmes
évoluent, et ça va donner un tout autre tour à la liaison entre
Bernard et Anne (qui n'échappe certes pas toujours au fantasme de
l'homme d'âge mûr, mais attendez vous allez voir). Grâce à la
présence de deux co-scénaristes femmes (Charlotte Dubreuil et
Christine Pascal, qui joue donc sur deux fronts), le film révèle
progressivement son vrai visage en actant la fin des rapports
sentimentaux et sexuels à sens unique.
Sans
être malveillant, Bernard se comporte avec Anne avec cette sorte de
sérénité confortable d'amant/professeur qui constitue l'essence du
fantasme qu'est la relation entre un homme d'âge mûr et une jeune
femme (voire des rapports homme/femme jusqu'à la fin des années 60,
à la grosse louche). Mais le rapport professoral va bientôt
s'inverser: c'est Anne qui constituera le pôle autour duquel tourne
le récit de cette liaison, et c'est Bernard qui va faire son
apprentissage - au programme: étonnement, inadaptation et
souffrance.
Sans
chercher à le préserver, Anne lui révèle ses incohérences et ses
lâchetés, que ce soit frontalement ou par l'exemple d'émancipation
qu'elle incarne, et qui le laisse plus d'une fois sur le bord du
chemin. Parce que mine de rien il y a des caractéristiques du
personnage d'Anne qui, à l'époque, ont du mettre plus d'un
spectateur mal à l'aise; par exemple son langage souvent cru et un
monologue (qui a provoqué la fureur de plus d'un producteur d'après
Tavernier) où elle raconte de manière frontale comment la
connaissance de son propre corps et l'accès à l'orgasme ont eu
quelque chose d'une lutte émancipatrice. Ce passage fait songer au
ton de certains monologues de la Maman et la Putain,
en plus lumineux peut-être, mais cette dualité est clairement
présente ici dans le rapport qu'entretient Bernard avec sa femme,
qu'il sanctifie en paroles mais méprise en actes, et Anne dont le
rapport décomplexé et affirmé à la sexualité détonne et fait
d'elle une sorte de pute, pour faire synthétique (et souvent on fait
synthétique quand on se permet d'évaluer le rapport d'une femme à son corps et à sa
sexualité, de ce côté-là ça n'a pas des masses changé). Mis face à sa malhonnêteté, Bernard apparaît
plusieurs fois franchement minable, et jamais Anne ne sera la
faire-valoir qui l'aidera à porter le poids de sa petitesse. Elle
lui tend au contraire un miroir qui lui fait (partiellement) prendre
conscience de sa lâcheté et le mène à évoluer. Enfin un peu. De
manière périphérique. En transformant un personnage masculin en
personnage féminin dans son scénario par exemple. Vient en tout cas
l'idée qu'il y aura un après dans lequel le personnage ne pourra
plus être un patriarche qui s'ignore.
Mais
alors, on pourrait s'attendre à un film réquisitoire, ou à un film
à thèse qui désignerait un personnage à la vindicte populaire
pour se donner bonne conscience à peu de frais. Et ça n'est pas le
cas (exception faite du personnage du propriétaire ; on reste
dans les années 70 tout de même). Parce qu'il y a dans les rapports
qu'entretiennent les personnages dans le film une sorte de conscience
que la vie est un peu duraille, et que parfois ça nous mène à
merder parce qu'on est faillible. Soit on décide d'être intégriste
et de ne rien passer à personne, soit on essaye de faire autrement.
Il y a une très belle scène de ce point de vue entre Anne et
Marcel, un autre locataire de l'immeuble (joué par Gérard Jugnot dont c'est
peut-être le plus beau rôle "dramatique", soit dit en
passant; plus subtil que ceux qu'il se construira par la suite, si
louables soient ses intentions). Scène que voici.
Cette
capacité à montrer Marcel comme un pauvre type (au bas mot) puis à
lui rendre aussitôt l'humanité qu'il aurait pu perdre est assez
admirable; il y a bien sûr un travail de metteur en scène (et de
compositeur, Philippe Sarde offrant ici une bande sonore parfaite,
pour changer), mais en premier lieu il y a une idée finalement assez
forte: ça n'est pas quand quelqu'un fait quelque chose de mal qu'on
perçoit sa nature profonde; c'est après, quand il doit faire avec
son erreur.
Il
y a dans le deuxième temps de cette scène, sa partie plus
figurative, quelque chose qui lorgne du côté du documentaire et qui
se fond parfaitement dans la narration. C'est un autre point fort du
film: il laisse à plusieurs reprise place à des séquences purement
poétiques, ou à des scènes qui semblent (et sont sans doute)
volées à la réalité, notamment quand on voit la femme de Bernard
à l’œuvre dans son travail qui consiste à faire parler les
enfants en difficulté, à leur faire verbaliser des choses qui
pourraient les faire sortir d'eux-mêmes; ou encore quand
l'intériorité d'un personnage est soudain dessinée via une
échappée hors du récit dans laquelle une petite fille lit un
poème. Ces scènes qui sortent de la narration apportent au film un
supplément d'âme tout en restant à hauteur d'humain. Elles
montrent aussi bien que d'autres scènes plus conventionnelles que,
comme dirait l'autre, l'amour existe. Et ce en dépit des défauts
des uns et des autres, malgré l'erreur plus ou moins inconsciente
dans laquelle certains s'enferrent, et au milieu d'une réalité
parfois froide comme la mort.
Ce
qui achève de confirmer le sentiment qu'à partir d'un argument qui
aurait pu laisser craindre bien des poncifs et des limites, Tavernier
parvient à créer un film inspiré, humain, et mine de rien assez
emballant. Peut-être bien qu'il se trompe en disant qu'il ne l'a pas
tourné en état d'aventure d'ailleurs, et peut-être bien que la
vraie aventure réside plus dans un récit réaliste perméable au
documentaire et à la poésie que dans une reconstitution
millimétrée. Ce qui est sûr c'est qu'il y a dans des Enfants
gâtés du cœur et des aspirations, que c'est un film
profondément humain et que même si ça n'est pas toujours rose, ça
fait beaucoup de bien.
30 mai 2016
Ríos 4
Troublodine:
Eh quoi, vous ne la ressentez jamais cette angoisse d'arriver déjà
au cœur de la spirale? D'y arriver comme par inadvertance, mais avec
la conscience aiguë que tout finira là? Ce sentiment de bout de
course qui vous saisit au plein du ventre et vous tord jusqu'à vous
faire oublier de respirer...Oui, il vous est sans doute inconnu...
Avez-vous passé les heures les plus sombres de la nuit allongée et
immobile, à ne rien voir venir d'autre que votre mort avec, la
précédant, un flot d'angoisses et de douleurs? Vous ne...
Il
s'interrompt, incrédule, en constatant que Varia le regarde en riant
doucement.
Varia:
Mais comment faites-vous tenir tant de mots et d'effroi dans un torse
si étroit? (Elle s'approche de lui et lui prend la main.) Que
craignez-vous? Je suis là et je suis la vie qui vient irriguer vos
veines et remplir vos poumons. Seriez-vous aveuglé et abruti par
vous-même au point de ne pas même pouvoir me voir?
Troublodine
reste interdit quelques instants. Puis il prend doucement Varia dans
ses bras et la serre contre son cœur. Un peu de temps passe et,
tandis que son souffle s'apaise...
Troublodine
(murmurant): Mon amie... Mon amie... Mon amie...
Extrait
du Poids de le poussière, d'Anatoly Tsoukanov (1895)
1, 2, 3... Pas qu'on soit fanatiques de cohérence structurelle mais quand même, à présent 4; ça se trouve ici et ça se compose comme suit:
01 Et quand tu as mal?
02 Romulo Fróes - Vou partir
03 Earl Sweatshirt - Off top
04 Laure Briard - Laure
05 Dean Blunt - Lush
06 Requin Chagrin - Adelaïde
07 Abra - Roses
08 Flavien Berger - Trésor
09 Bill Wells & Aidan Moffat - Any other mirror
10 Ah ça...
11 Marker Starling - Husbands
12 Hope Sandoval and the Warm Inventions - Isn't it true
13 Tiganá Santana - Mon'ami
14 O - Barcarolle (Offenbach)
02 Romulo Fróes - Vou partir
03 Earl Sweatshirt - Off top
04 Laure Briard - Laure
05 Dean Blunt - Lush
06 Requin Chagrin - Adelaïde
07 Abra - Roses
08 Flavien Berger - Trésor
09 Bill Wells & Aidan Moffat - Any other mirror
10 Ah ça...
11 Marker Starling - Husbands
12 Hope Sandoval and the Warm Inventions - Isn't it true
13 Tiganá Santana - Mon'ami
14 O - Barcarolle (Offenbach)
"Hotline bling" n'y a pas trouvé sa place mais on lui fait des gros bisous quand même.
09 mai 2016
渚にて - 新世界 (Nagisa Ni Te - Le nouveau monde)
Au
début tu n'entends rien. Tu n'es pas habitué, les chansons
normalement elles n'attendent que toi pour commencer... Tu regardes
autour et rien ne vient qu'un bruit qui s'épaissit, une vibration
inamicale qui finit par s'effiler en charpies d'étincelles.
Alors
tu comprends: la musique a traîné en route et, perdue dans ce sur
quoi ses yeux se posaient, elle t'a fait attendre. A présent elle
est là et elle te raconte tout.
(le
vert de l'herbe
le
blanc de la neige
la
vérité que, seule, je veux connaître)
Tu
ne crains pas les promenades lentes. Et puis, même, tu décides de laisser un temps le monde tourner. Toi
dessus, tu tournes au même rythme. Nagisa Ni Te a l'air de trouver
que c'est bien. Ça flotte comme suspendu, ça traîne franchement
pour qui ne sait pas se laisser habiter par un air venu du dehors,
mais Nagisa Ni Te trouve que c'est bien et toi tu décides, pour une
fois, de te laisser porter.
(Tout
va bien, me dis-tu: ton âme peut m'éclairer à tout moment)
Chez
toi, dans le dehors, le ciel passe parfois des jours à ne rien
laisser filtrer. Alors parfois tu cherches et fugacement tu trouves
de la lumière dans des yeux noirs. D'autres fois ils regardent
ailleurs et tu sais qu'il ne servirait à rien de chercher où ils
vont : c'est loin et c'est impénétrable. Sans doute ils ne te
raconteront ensuite pas leur voyage, et c'est comme ça et c'est un
peu beau malgré tout, parce que quand même ils naviguent et tu
perçois des reflets de choses quand ils reviennent à toi.
Parfois
tu penses que si on est affamé on est condamné à crever de faim en
permanence. Parfois tu crèves de faim, tes épaules commencent à
faiblir sous le poids, sous un poids.
Nagisa
Ni Te repeint le décor, tu ne penses plus au mouvement, tu t'es
arrêté depuis longtemps déjà (ou depuis quelques secondes
peut-être), tu regardes tout autour et ce qu'il y a existait déjà
avant, mais vient d'être réinventé par la musique (« Le
nouveau monde »). Ça et d'autres choses, tu en viens à douter
d'avoir jamais été angoissé ou effrayé, puisqu'il peut exister
une telle douceur tranquillement lascive. Et parfois revient cette
sorte de bruit pointu; il finit par s'effacer devant la langueur mais
il est là. Il faudra faire avec; à danser d'un pied sur l'autre tu
perdras parfois l'équilibre et puis après? Tomber et se relever, tu
sais faire depuis des années déjà.
(L'obscurité
de la nuit
La
distance des étoiles
Même
les souvenirs de voix à présent disparues)
Oui,
ce qu'il y a c'est que dans un rêve il y avait quelqu'un de mort
depuis des années. Ensemble vous faisiez un voyage que vous n'avez
jamais pu faire et, dans ton rêve, tu te demandais sans cesse "mais
pourquoi sommes-nous restés tant de temps sans nous voir?"
Les
paysages s'accordaient à cette chanson, ils étaient vastes et
caressés par le vent.
Tu t'es réveillé sans amertume.
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