30 juillet 2014

Emballements estivaux 2/2: Lewis - l'Amour

Quoi de plus excitant, intrigant, effrayant et tout ce genre de chose que ce qui ne dit pas vraiment son nom, et reste en partie inconnu? Peut-on vraiment désirer autre chose que ce qui nous échappe au moins en partie? Vous avez trois heures; indice: non, c'est même la condition nécessaire au bordel que de ne pas pouvoir entièrement embrasser l'objet du désir sous peine de mourir un peu, ou entièrement (exemple: la mère de Dionysos, qui n'avait rien compris au film et qui mourut d'avoir vu Zeus dans son entière majesté).
Cet état de fait laborieusement posé, il nous faut bien admettre que dans ce qui nous a d'abord attiré dans les filets (de voix, hu hu hu) de Lewis, c'était le mystère presque entier qui l'entoure. Jugez plutôt: on ignore son vrai nom, on n'a conservé de lui que quelques chansons ainsi que le produit d'une séance de photos qu'il a payée d'un chèque en bois. Ce que l'on sait, c'est qu'il conduisait une décapotable blanche, qu'il était toujours accompagné de belles femmes, qu'il habitait essentiellement au Beverly Hills Hotel, et qu'il a roulé son monde dans la farine plus souvent qu'à son tour. Impossible de savoir s'il est vivant ou non, et sous quelle latitude.


Ça vous rappelle peut-être quelque chose et ça n'est pas étonnant. Light in the Attic, le label qui ressort l'Amour, a également été à l'origine de la sortie de l'ombre de Rodriguez, il y a quelques années de ça, dans des modalités à peu près similaires. On peut alors s'interroger un brin et se dire qu'il y a quelque chose d'un peu louche dans cette manière assez roublarde de jouer au pisteur1; surtout on peut commencer par douter de ce que la valeur musicale de ces découvertes à répétition sera présente à chaque fois. Peut-être bien, pensions-nous in petto en apprenant la parution de ce nouvel album mystérieux, qu'il n'y aura rien derrière l'image fantôme. Heureusement ça n'est pas le cas.

Le dispositif des dix chansons qui constituent cet album est pour le moins simple: un piano, une guitare sèche, un synthétiseur et une voix qui va assez aisément d'un aigu relatif à un grave relatif pour marmonner des paroles, mais les marmonner avec une certaine élégance de héros fatigué. Et comme sujet, l'amour. Ce qui tombe bien puisque c'est le titre de l'album. Mais pas n'importe quel amour; même si les paroles sont difficiles à comprendre, on saisit que le sentiment dont il est ici question est plus souvent nostalgique et/ou idéalisé car non assouvi que pleinement épanoui. Des idées noires mues dans la décapotable blanche d'une musique vaporeuse comme un rêve de nuage, portées par une voix au charme imprécis.

Comme les éditeurs de disque et les critiques sont parfois un peu patauds, tous se sont précipités à l'écoute de ce disque porté par des nappes de synthétiseur pour dire que ça évoquait les musiques d'Angelo Badalamenti, pas faux, et donc l'atmosphère des films de Lynch, grossière grossière erreur. A aucun moment les chansons de Lewis ne nous transportent dans les forêts brumeuses de Twin Peaks ou dans la nuit noire des collines environnant Los Angeles. Non, si l'Amour construisait un monde à son image, ce serait un monde qui s'accorderait mieux aux films de Michael Mann première époque, tendance le Solitaire et Deux flics à Miami (la série surtout, mais un peu le long-métrage aussi). 

Si l'Amour était un décor ce serait un coucher de soleil permanent sur un bord d'océan de carte postale, mais animé par un sens complètement assumé du kitsch. Ce qu'évoque la musique de Lewis, c'est Lewis lui-même qui roule sans but dans sa Mercedes blanche, exposant son mal de vivre d'amoureux solitaire aux rayons chauds oranges et roses du couchant. Oui, on imagine Lewis doté de ce sens du mauvais goût classe qu'on trouve parfois chez Michael Mann. On l'imagine, à l'écoute de « Summer's moon » par exemple, en train d'errer sans but, porté par son dépit sentimental, maintenu en vie parce qu'habité par la force des sentiments qu'il n'a pas pu assouvir (pour ainsi dire) sur l'objet de son désir. Mais le tout avec flegme, et nonchalance. Un homme négligemment hanté et mélancolique, mais aussi qui se sait beau dans son contre-jour flatteur de cœur éconduit.

C'est dans ce flirt permanent entre la classe et le kitsch que les chansons de Lewis prennent leur entière mesure, et ce slow dangereux avec la mélasse dont il sort toujours vêtu de superbe est ce qui rend l'Amour si plaisant. On tient donc là la bande originale idéale des errances nocturnes estivales où, en l'absence de douces mains amies qui voudraient bien nous les enlever, les vêtements collent un peu trop à la peau .


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1 D'autant plus que la même maison de disque vient tout juste (quelle surprise, comme ça, par hasard) de découvrir et de sortir des limbes un autre ensemble de chansons de Lewis, que si c'était une méthode commerçante un peu éhontée jouant le motif de la découverte inattendue puis exploitée jusqu'à l'os ça serait moyennement étonnant.
 

24 juillet 2014

Emballements estivaux 1/2 - Kilo Kish

Toutes les études scientifiques concordent: l'été on a plus de temps pour réfléchir, mais moins de neurones disponibles à cet effet. L'été on a donc plus de temps pour ne pas réfléchir et agir inconsidérément, d'où l'intérêt de la chose. C'est par exemple grâce à cet état de fait qu'on peut s'enticher comme un adolescent d'une musique dont on serait bien infoutu de dire si on l'écoutera encore dans deux mois. De là à en parler sur ce blog, qui a bien évidemment vocation à prendre la mesure de l'éternité, il y a un fossé, que nous allons franchir dans la joie.


Kilo Kish a un nom pas évident pour asseoir une crédibilité en France (parce oui ça se prononce bien "Kilo Quiche", même si on peut ruser en disant "Keelow Keesh", voire "Keelo Kisha", ou même "Jean-Jacques" mais ça serait dommage), et c'est pour l'instant la seule chose que nous ayons à redire à son sujet. Pour le reste c'est à peu près un sans faute: elle a un flow nonchalant très classieux, chante sans l'affect mielleux qu'on trouve souvent dans les voix R'n'B, travaille avec des gens très recommandables (parmi lesquels Earl Sweatshirt et Vince Staples, que l'on évoquait en ces lieux pas plus tard que la semaine dernière, c'est dire la cohérence du bordel) dont elle sait s'approprier les productions en créant une alchimie entre elles et sa voix, et elle a des goûts vestimentaires sûrs, sa coiffure est soignée et nous mettons notre main à couper qu'elle sent très bon.

Kilo Kish est tombée dans la musique un peu par hasard (il ne s'agit d'ailleurs que d'une de ses nombreuses activités), en partageant un appartement avec des musiciens dotés d'un home-studio alors qu'elle faisait des études d'art à New-York. Voilà pour l'historique. Elle a d'abord publié deux mixtapes (que l'on peut par exemple trouver ici et là) avant de faire paraître il y a peu son premier EP. Un album suivra d'ici la fin de l'année et, très probablement, Kilo Kish finira présidente du monde.

Ce qu'il y a de grisant dans sa musique se ressent particulièrement bien l'été. Il est conseillé de l'écouter en marchant dans les rues d'une ville, en transpirant, en étant infoutu de concentrer ses pensées sur quoi que ce soit à cause du manque d'hydratation et de l'excès de stimuli externes. Sa voix a alors quelque chose d'hypnotique, bien aidée par le talent dont font preuve la plupart des producteurs avec qui elle travaille. Les rythmiques s'adaptent particulièrement bien à un état général de surchauffe consentie et appréciée, tantôt lascive, tantôt nerveuse et rebondissante, et il semble souvent que ces chansons ont été conçues pour accompagner la lumière d'été et ses variations. Dit autrement en écoutant Kilo Kish on se retrouve assez régulièrement avec l'envie de faire l'amour à la terre entière. C'est donc un disque tout indiqué pour l'oisiveté et l'errance diurne. Plus tard l'automne arrivera et il est bien difficile de savoir ce qu'on pensera alors de cette musique (encore qu'on s'imagine très bien réchauffer un matin d'hiver à coups de "Navy", par exemple), mais pour l'instant ces considérations nous dépassent complètement, nous sommes ivres de la musique de Kilo Kish et nos journées sont débordantes.

Nos nuits aussi grâce à une exhumation (musicale bien sûr) fort bien sentie, on prend rendez-vous la semaine prochaine pour en parler.

17 juillet 2014

Vince Staples - « Nate »

D'abord,
Fin 2012 Earl Sweatshirt sort « Chum », un morceau sombre et classieux dans lequel il évoque la fuite de son père et les sentiments complexes qu'il nourrit à son égard: quand il affirme le détester il ne fait que ravaler sa tristesse et l'amour déçu qu'il lui porte. Sweatshirt n'a alors que 18 ans et c'est une grande claque qui met tout le monde d'accord, même si certains de ses proches trouvent qu'il y a là un risque de s'éloigner du hip hop pour entrer dans trop d'introspection (voir, dans l'excellentissime Doris, l'intro de « Whoa » par Tyler, the Creator et les interventions de Vince Staples sur « Burgundy »).
On se dit en tout cas qu'on tient là le morceau le plus fort et le plus poignant sur la relation au père depuis... « Mon vieux », de Daniel Guichard. Au moins. Surtout on pense qu'il sera difficile de faire mieux.

Mais voilà,
En mars dernier le même Vince Staples que celui mentionné plus haut, un proche proche de Sweatshirt donc, publie sur le net (même qu'on peut télécharger ça pas plus loin qu'ici) sa deuxième mixtape, Shyne Coldchain, Vol.2. La première écoute se révèle bien enthousiasmante quand explose soudain un morceau dont on sait, au bout de même pas 15 secondes, qu'on aura beaucoup de mal à s'en défaire: grosse rythmique en avant, sample de soul lumineux, et les premiers mots qui tombent, « As a kid all I wanted was to kill a man », nous voilà d'ores et déjà au tapis.
Ça s'appelle « Nate », ça reste pour l'instant le truc le plus puissant qu'on aie entendu cette année, et pour dépasser ça il va falloir se lever de bonne heure.


Le flow de Staples, construit sur de longs souffles et très peu de respirations, apporte avec lui un sentiment d'urgence, d'un flot de choses à dire et d'absence de temps pour les mettre en forme (alors que c'est très bien écrit comme on le verra plus tard). Ton égal, voix nasillarde, on n'est pas dans la représentation egotripesque mais dans une sorte d'expression à chaud d'un ressenti, de délivrance d'une histoire qui ne peut plus rester tue.


Dans « Nate » Vince Staples parle de son père, héroïnomane et dealer. Il emprunte à cet effet un regard double,
celui de l'enfant qu'il était alors (grande idée que d'évoquer l'addiction et la criminalité de son père en utilisant l'enfantin "daddy"), qui ne comprenait pas tout ce qui se passait parce qu'à huit ans on ne sait pas ce que c'est qu'un trip ou pourquoi sa maman refuse d'aider son papa quand les policiers viennent cogner à la porte,
et celui de l'adulte qui est conscient du côté malsain de ce mode de vie mais qui sait aussi que c'était le seul moyen que voyait son père pour aider son fils à s'en sortir. Un amour inconditionnel qui prend la forme d'un mode de vie dangereux et intrinsèquement néfaste, quelque chose qui ne peut être rangé dans une case. De là jaillissent des pépites comme « Knew he was a villain never been a fan of Superman » ou « Always told me that he loved me, fuck his foolish pride, as a kid all I wanted was to kill a man cause my daddy did it ».

En somme il y a là-dedans
une puissance documentaire certaine (voir l'évocation des matchs de football où son père n'est jamais venu car se déplacer dans le quartier où jouait son fils aurait été un suicide pur et simple dans un contexte de conflit entre gangs),
une présentation presque sociologique de la situation (comment grandir "normalement" quand on a pour modèle quelqu'un qui vend de la drogue et tue des gens, et jusqu'à quand une part entière de la population africaine-américaine devra-t-elle vivre dans un état post-esclavagiste où le recours forcé, ou du moins ressenti comme tel, à l'illégalité et la prison ont remplacé les chaînes d'hier)
et une puissance narrative phénoménale dans l'évocation et la confrontation du ressenti enfantin et des sentiments adultes de Staples (maintenant que se sont levées les ambiguïtés qui le rendaient perplexe quand il était petit) quant à la manière qu'avait au fond son père de lui montrer qu'il l'aimait et qu'il voulait lui préparer un avenir meilleur que le sien.

En trois minutes trente toutes les facettes d'une même réalité sont convoquées, aussi bien à l'échelle d'une société qu'à celle d'une sensibilité individuelle. Quand un morceau réunit à la fois un travail musical dévastateur, une approche intellectuelle profonde et une évocation subtile des sentiments, alors c'est quelque chose de grand et l'on ne peut que tirer son chapeau bas en espérant que les prochaines nouvelles que donnera Vince Staples seront du même acabit.

30 juin 2014

Bernard Minet - 12 chansons de Bioman

C'est un classique des brocantes et des bacs à un euro. On a plus de chance de se le faire offrir pour la blague que de l'acheter soi-même. Au dos de la pochette une écriture qui sent l'école de la IIIème République a écrit "Pour Jean-Luc, joyeux anniversaire mon grand." Le vinyle est à peine rayé, Jean-Luc devait être soigneux, à moins qu'il n'ait toujours préféré le cyber-punk japonais aux séries pour enfants. Mais voilà que quelque chose étonne: la lettre d'intention de Bernard Minet, que l'on trouve imprimée au dos de la feuille où sont inscrites les paroles.
Cette lettre, la voici:

« Dis-moi, Bioman

Il y a quelque soir je marchais dans la rue. Je rentrais d'un concert en compagnie de Sylvia. Des blousons noirs nous ont attaqués et détroussés. Je n'ai rien dit. Portefeuille, clés de voiture, blouson, ils m'ont tout pris et ils sont partis. Sylvia m'a regardé froidement et avec son accent brésilien elle m'a dit "Tu n'as rien d'héroïque, pas vrai?"
Et j'ai répondu "Non..."
Je l'ai raccompagnée chez elle. Je sais que je ne la reverrai jamais, ou alors dans les bras d'amis plus forts que je ne sais l'être.
Je suis rentré chez moi et j'ai écrit sans cesse, Jean-François m'avait commandé depuis longtemps déjà cet album sur Bioman et je ne savais pas par quel bout le prendre et soudain tout s'éclairait, les titres sont tombés les uns après les autres et je travaillais comme sous hypnose, quelque chose que je n'avais jamais connu auparavant: "La chanson des héros", "Dors en paix la terre", "A l'assaut", et puis comme d'un seul mouvement "Bioman", "Bioman - Bioman", "Dis-moi Bioman", "C'est Bioman", "Hey Bioman go", "Bioman danse", "Embrasse-moi Bioman" (celle-là Jean-François n'en a pas voulu) et quand j'ai mis le point final à "Je voudrais être Bioman" j'étais en larmes. J'avais mis le doigt sur ma douleur, je ne pouvais plus aligner trois mots.
Heureusement il restait la musique. J'ai repensé aux leçons que m'a données László Frachberger, auxquelles j'avais tourné le dos depuis si longtemps, et je me suis replongé dans son enseignement. C'était comme un voyage intérieur quand j'ai fait resurgir du fond de ma mémoire les notions de base. D'abord j'ai essayé de retrouver ce qui sépare le son et le son musical. J'ai compris que le second se distinguait du pur phénomène physique par l'existence d'une certaine symétrie entre ses harmoniques. Alors j'ai retrouvé ces ondes périodiques qui s'expriment dans un rapport de petits nombres entiers et qui constituent un son unique et j'ai compris enfin comment la perception musicale de la concordance entre ce son unique et ces nombres multiples apparaît quand les deux sons en question contiennent un maximum d'harmoniques concordantes, je veux dire quand un minimum d'entre elles se trouvent dans une dangereuse proximité les unes des autres. Je dois bien admettre que là encore j'ai pleuré, secoué de sanglots comme lors de la révélation mystique que j'ai vécue une nuit d'orage à la Baule-les-Pins. Mais à cet éblouissement ont succédé les ombres, et ce sont elles qui me rongent à présent. Je ne sais plus où j'en suis.
Chopin est un grand mélodiste. Et moi, où est ma force? Beethoven est vindicatif et rentre-dedans. Et moi, que suis-je? Bach est obsédé par les formes anciennes et le contrepoint. Et moi, qu'est-ce qui m'habite?
Bioman tire sa force d'être moitié homme et moitié robot, il combat les méchants qui veulent empêcher les oiseaux de chanter et le ciel bleu de se refléter dans les yeux des enfants. Moi je me sens moitié-homme, moitié-homme. Pas fini, même pas commencé. J'ai essayé d'en parler à Framboisier il y a peu, il m'a dit "Tu fais chier avec tes états d'âme de gonzesses. Un homme ça fume, ça boit, ça fait le mur et ça baise." Ce jour-là j'ai su que j'avais perdu un ami. Et surtout j'ai su que je n'avais pas les épaules pour rentrer dans le costume.
Un homme ça fume, ça boit, ça fait le mur et ça baise, et moi, qu'est-ce que je fais sur cette terre? Je me fais détrousser devant une Brésilienne et je ne dis rien. Je tremble de sentir Dieu soudain en moi quand je chante "Merguez party".
Il faut m'excuser, auditeur, mon vrai copain, je ne suis pas très en forme en ce moment, je ne sais plus du tout où j'en suis. J'ai enregistré ces chansons dans un état second mais je veux que tu n'aies aucun doute: chaque mot que je chante ici, il m'habite au plus profond. C'est ce vers quoi je voudrais aller. Mais en ce moment je me sens comme vide.
Dieu sait à quel point j'aime la vie. Je me sens parfois comme arrivé sur terre pas plus tard qu'hier, je découvre le monde, les humains, avec des yeux neufs. Je vois la beauté de chaque chose et je fais corps avec tout ce qui existe. Mais bientôt je sens mes failles revenir, je les sens me miner et je ne sais plus quoi faire.
Auditeur, mon vrai copain, je voudrais juste que tu sois sûr d'une chose. Quand je chante "Je voudrais être un Bioman, avoir cette force primordiale pour défendre tout l'univers contre les méchants de l'enfer et toutes leurs forces immorales"
Je ne mens pas. »


25 juin 2014

Jacky au royaume des filles

S'il y a de mols accueils publics qui sont particulièrement difficiles à avaler, celui qu'a connu Jacky au Royaume des filles se place là. Difficile aussi de comprendre comment un film si distant du tout-venant a pu être traité comme une énième comédie faite par-dessus la jambe. Qu'importe, le film vient d'être édité en DVD, ce qui permettra à ceux qui ne se sont pas précipités dans les salles dès sa semaine de sortie de rattraper le coup.


Alors bien sûr Jacky au royaume des filles est une relecture inversée de Cendrillon qui met en question les rapports de force entre hommes et femmes tels qu'assimilés par nos sociétés soi-disant égalitaires. Riad Sattouf l'a expliqué avec brio dans plusieurs entretiens plus qu'intéressants qu'on peut trouver facilement sur l'internet, il n'y a donc pas forcément lieu de revenir sur ce point, d'autant plus qu'il y a bien d'autres choses à mettre en avant.
À commencer par le ton outrancier que choisit d'employer Sattouf, tout en parvenant à ne jamais faire dans l'excès gratuitement. Ce qui ressemble d'abord à une poursuite de la veine masturbatoire et rigolote des Beaux gosses aboutit à des scènes drôles et dérangeantes à la fois (on pense ici aux scènes de viol par exemple, qui font rire en même temps qu'elles suscitent le malaise). Il y a donc une recherche comique alliée à une volonté de ne pas reculer devant le potentiel rejet que pourrait créer cet humour. Cette démarche est très sensée dans un film qui titille la tendance humaine à décréter une chose acceptable ou non en fonction de codes sociaux qu'il est très facile de relativiser dans l'absolu, et qu'il s'agit donc surtout de ne pas relativiser pour maintenir un semblant d'unité sociale.
Il y a donc une alliance entre l'excès du ton et la volonté de mettre à nu les conventions qui maquillent le ridicule de nos normes ; en s'inscrivant par cette démarche à la suite de Rabelais ou des Monty Python, Riad Sattouf s'emploie à affirmer sa liberté non pas en lui tressant des colliers de fleurs l’œil mouillé, mais en la repoussant dans ses derniers retranchements, en éprouvant ses limites de manière réfléchie.



Cette démarche peut, en un sens, être considérée comme destructrice, et elle l'est. Mais cette destruction a pour vocation d'engendrer une prise de conscience qui mènera à un désir de réédification. D'un point de vue cinématographique Sattouf propose ici, en partant d'un comique bon enfant pour le mener au-delà de l'acceptable, rien moins qu'une autre forme de comédie qui s'inscrit dans une tradition de films orphelins, dégagés des limites imposées par le formatage du bon goût qui castre la majorité des films qui nous sont proposés. C'est ce bon goût sordide que John Cleese désigne comme l'ennemi absolu en invitant Graham Chapman, dans l'éloge funèbre qu'ils prononce en son honneur, à aller se faire foutre. C'est pourtant ce bon goût qui régit la production cinématographique de masse, et par le même biais les représentations de masse de ce qu'est le monde, la vie en société, l'acceptable ou non, etc. En démaquillant Cendrillon Riad Sattouf s'en prend précisément aux représentations absurdes transmises dès l'enfance par les contes de fées et, sans prétendre changer les choses du tout au tout, il espère sans doute mener le public à réfléchir un brin à la soupe qui lui est servie.
Car cette démarche implique inévitablement le public, et le responsabilise. Or que fait-il de ses yeux et de son cerveau? Lui qui n'arrête pas de chouiner que le cinéma français c'est toujours la même chose et les comédies françaises toujours la même recette, où est-il quand sort enfin un film qui détonne pour de bon? Réponse: il garde son argent pour aller voir Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu.
Le plus troublant c'est que, comme si le problème de réception avait été anticipé, cette question du public comme concentré du peuple et de son rapport à la norme semble être présente en filigrane tout au long du film, et ce à deux échelles.


D'abord métaphoriquement, et là il faut rentrer un peu dans les détails: dans le film la population se nourrit exclusivement de bouillie faite à base de « plantin ». On pense au départ qu'il s'agit uniquement d'un des multiples détails sur lesquels Sattouf s'appuie pour caractériser l'univers de son film, et ça marche : cette image de robinets rouillés délivrant une sorte de foutre de synthèse qu'il faut battre avant de l'avaler fonctionne immédiatement. Cette bouillie est d'ailleurs (tiens tiens) le sujet des premiers mots prononcés dans le film, qui s'ouvre sur cette déclaration : « La bouillie contient tout ce dont une humaine a besoin, elle vivifie et purifie le corps, nous n'avons pas besoin de plus. »
Or, on apprend finalement que le fameux plantin servant à fabriquer la bouillie n'est ni plus ni moins qu'un navet (tu le sens venir, son gros double-sens?). Si l'on développe donc la métaphore cinématographique du bazar, partant du constat que Sattouf s'emploie dans sa mise en scène à mettre sur un même pied le spectateur et les personnages, on aboutit alors à un message assez fort en soi: ce qui nourrit cette population, et donc le spectateur, c'est de la bouillie de navet; en d'autres termes, on se repaît de films tout pourris prémâchés.
Mais ça ne s'arrête pas là : plus tard dans le film la vérité sur la bouillie éclate, et là il va y avoir du gâchage d'intrigue tertiaire et pardon mais bon. Au hasard d'une visite officielle effectuée dans la salle de contrôle de la turbine qui produit et envoie la bouillie dans tout Bubunne, on apprend que ça n'est pas le navet qui constitue cette nourriture. La révélation se produit grâce à une réplique à la fois drôle et au fond très désabusée1: « Eh oui... Les gueux mangent leur merdin et ils trouvent ça délicieux. » Et là on ne peut qu'applaudir la sens de la formule de Riad Sattouf, qui parvient de la sorte à souligner par l'absurde les fondements du régime dictatorial qu'il décrit en même temps qu'il définit le rapport du public au cinéma de masse qu'il consomme : ce ne sont même plus des navets, c'est de la merde, vidée de toute substance nutritive mais immédiatement assimilable par le plus grand nombre car totalement dénuée de personnalité. Et ça marche du feu de dieu.
C'est là qu'intervient la deuxième échelle.


Car au fond on a souvent l'impression que c'est bel et bien la notion de peuple que le film interroge, et plus précisément la question du rapport que ce dernier entretient avec sa fameuse liberté, liberté chérie déjà évoquée plus haut. En ancrant son film dans une fausse dictature Riad Sattouf pose le décor idéal pour aborder cette question. Parce que Jacky, à l'égal du personnage de Cendrillon dont il est le reflet, n'a absolument rien d'un rebelle. Il est de l'ordre établi et rejette comme « blasphèmerie » toute ouverture vers un potentiel ailleurs se présentant à lui. Seulement, ce personnage est placé dans une dynamique outrancière qui mène le film vers des sommets d'irrévérence et il finit, malgré lui et surtout de manière parfaitement inconsciente, par être un artisan involontaire du trouble qui ébranle l'ordre établi de Bubunne.
De la sorte, Sattouf a l'élégance de transmettre son discours sans le poing levé ni le tapage auto-satisfait qu'aurait pu susciter l'histoire d'un héros ; éviter de cristalliser en un personnage tout un ensemble d'idées permet au réalisateur de mener un travail de sape moins visible, mais consciencieux. Une sorte d'entreprise de semage de trouble, mais qui ne se prend jamais au sérieux. En somme Sattouf pratique une forme bonhomme de fist-fucking sur bien des choses, à commencer par tout attachement a priori à quelque norme que ce soit. Ah oui, y a du boulot.


Par le biais d'un crescendo discret (car le réalisateur a le courage et l'intégrité de fuir toute tentative de spectaculaire ici, ne serait-ce peut-être que pour éviter de donner au spectateur ce qu'il attend) Jacky au Royaume des filles progresse alors toujours plus avant en terrain miné. Et il fait tout exploser, mais sans jamais y laisser de plumes et avec toujours cet air de le faire un peu benoîtement. En cela, le film est bien aidé par le jeu de Vincent Lacoste, qui incarne en lui-même ce principe de balourdise affichée pour mieux masquer la charge acide de la démarche d'ensemble.
Personne n'est alors épargné, et surtout pas le peuple dans le film, et donc le spectateur dans son fauteuil. Car c'est bien la finalité du film, à la fois subtile et assez dérangeante dans le fond: dans un premier temps il expose le ridicule de la servitude du peuple de Bubunne, de telle sorte qu'au départ le spectateur se met, par réflexe, à distance des personnages et fait ce à quoi le cinéma de masse l'a habitué dans de telles situations: se placer au-dessus et ricaner. Mais progressivement, à mesure que les limites sont franchies, le spectateur se trouve malmené, poussé dans ses retranchements au point que, sans doute, beaucoup finissent par avoir la même réaction que le sujet lambda de la Générale Bubunne 16 à ce qui se produit à l'écran. La fin est alors un tour de force en ce qu'il y a fort à parier que le « Blasphèmerie! » lancé dans la foule fait écho à la réaction de bon nombre de spectateurs. Ainsi Sattouf parvient à créer une correspondance immédiate et irréfutable entre la ridicule république populaire et démocratique de Bubunne et notre société.

On comprendra alors que Jacky au royaume des filles est loin de n'être qu'une pantalonnade, et que son échec public a de quoi être considéré comme profondément emmerdant. Serait-ce à dire que le public est une sorte d'épiphénomène du peuple, et que sa propension à aimer manger sa merde n'est que la manifestation de sa servitude à l'égard des normes artistiques et intellectuelles qui nous sont « imposées » (on court devant, quand même) par la production de masse? La faiblesse de Jacky au royaume des filles vient peut-être de ce qu'il s'agit d'un film hors du temps, hors de l'air du temps, et hors-norme à proprement parler. Face à un public infantilisé par le cinéma de masse tel que pondu à partir de la fin des années 70, Sattouf semble avec le recul presque condamné à aller au casse-pipe. C'est ce qu'il en coûte de faire un film outrancièrement drôle et intelligent. Remercions donc mille fois Riad Sattouf de savoir ainsi pisser sur les murs avec audace et finesse.




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1Sur cette sorte de tristesse qui semble parfois s'inviter dans le film, il ne faut pas oublier la très belle bande-son que Riad Sattouf a composée (et en partie interprétée) lui-même, et qui est souvent traversée par une forme de mélancolie, ce qui enrichit encore la personnalité du film.

10 juin 2014

10

«Asphalte brûlant sueur acide yeux rougis muscles douloureux cœur débordé espoir pour le principe destination...

Je ne sais plus ce que c'est. Le soleil m'a trop frappée.
Et pourtant cette pensée qui vient hanter
et habiter
chacun de mes souffles courts: c'est mon regard qui sculpte l'horizon.

Par mes pas, c'est moi qui dessine la route.»

Nawal Ben Suhaj, Promenade du levant au couchant

 
C'est ici que ça se trouve, c'est ceci que l'on y trouve:

01 Nous ferons le tour de la place, moi-z-avec vous, vous avec moi
02 Elek Bacsik - Over the rainbow
03 Henning Specht - Lausitzer Platz
04 Tom Zé - Índice
05 Arthur Verocai - Velho parente
06 Earl Sweatshirt - Luper
07 Daniel Rossen - Silent song
08 dEUS - Instant street
09 Charles Bukowski - Bluebird
10 Joanna Newsom - Sprout and the bean
11 Happy End - Natsu nandesu
12 Kazumasa Hashimoto - Ne connissons
13 Smog - Our anniversary
14 Françoiz Breut - Km 83
15 Coming Soon - Vermilion Sands
16 Centenaire - Sea of teeth
17 Vince Staples - Nate (feat. James Fauntleroy)
18 Schoolboy Q - Birds & the beez (feat. Kendrick Lamar)
19 Gontard! - Romans-sur-Isère
20 Cartola - Acontece
21 Bertrand Belin - O Marie
22 Josephine Foster & the Victor Herrero Band - Brillante estrella

Même que.


10 avril 2014

Last Exit to Brooklyn

« Du matin au soir ils sont détruits. Sans qu'on y prenne garde ils périssent pour toujours. Le fil de leur vie est rompu; ils meurent avant d'avoir acquis la sagesse. »
Job 4: 19-21
(Cité en exergue de « Bout du monde »)



« Et puis - il n/y avait jamais personne à qui parler pendant lhiver. Personne ne venait s/asseoir. Ne fût-ce que quelques minutes. Et aussi, les hivers sont si longs. Si solitaires. Toute seule dans ses 3 pièces pleines de meubles, reliques des jours anciens, assise à la fenêtre à regarder les branches des arbres dénudées frissonner dans le vent; les oiseaux cherchant pitance sur le sol nu et gelé; les gens marchant le dos au vent comme le monde entier lui tournait le dos à elle. En hiver la haine de tous était mise à nu pour qui savait regarder. Elle voyait la haine dans les stalactites de glace qui pendaient de sa fenêtre; elle la voyait dans la bouillasse de neige fondue qui couvrait les rues; elle l/entendait dans la grêle qui griffait sa vitre et lui mordait le visage; elle la voyait dans la tête baissée des passants qui se hâtaient vers la chaleur du foyer... oui ils baissaient la tête et la détournaient en passant devant Ada et Ada se frappait la poitrine et s/arrachait les cheveux et elle criait à Jéhovah le Seigneur d/avoir pitié et d/être miséricordieux et elle se griffait le visage jusqu/à avoir des lambeaux de chair sous les ongles et du sang ruisselant sur ses joues, se cognant la tête contre la vitre jusqu/à ce qu/elle se couvre d/ecchymoses et que des gouttelettes de sang rose tachent lhumidité de son mur des lamentations, les bras encore dressés dans sa supplication à Jéhovah demandant pourquoi elle était châtiée, implorant miséricorde, demandant pourquoi les gens se tournaient contre elle, se frappant la poitrine et implorant miséricorde de son Dieu qui avait donné les Tables à Moïse et guidé ses enfants à travers le désert brûlant »

Last Exit To Brooklyn, paru en 1964, deux millions d'exemplaires vendus, procès pour obscénité, censure ici et là, culte subséquent... On n'a pas non plus affaire à un livre oublié. Mais voilà que paraît une nouvelle traduction qui s'attache à rendre les torsions que Selby a infligées à la langue et, d'une certaine manière, on a l'impression de redécouvrir le roman.


Paradoxe: Selby rend physique l'expérience de la lecture, il sait essouffler l'esprit du lecteur voire, parfois, lui faire détourner les yeux du livre parce que ce qui y est écrit est proprement insoutenable. La fin de « La reine est morte » laisse dans un état partagé entre le malaise profond et une tristesse grande comme ça, celle de « Tralala » donnerait la nausée si seulement on respirait encore, « La grève », n'en parlons pas, bref, c'est une lecture qui brûle. Et pourtant il n'y a rien de putassier là-dedans. En dépit de tout ce qu'il y a de plus que sombre dans ces récits, ce qu'on lit c'est le regard d'un homme qui a passé une bonne partie de son existence à faire des aller-retour entre la vie et la mort, et qui a tout bonnement refusé de mourir, plusieurs fois.
Quelle que soit la misère que Selby décrit, les tréfonds inexplorés de l'âme qu'il arpente en vieux routier, Selby a choisi la vie, il ne faut jamais l'oublier.
En 1964, quand on lui demande de décrire Last Exit to Brooklyn, lui qui n'y a jamais vraiment réfléchi répond que ce sont « les horreurs d'une vie sans amour ».

Si l'on recontextualise un peu, le roman paraît après les œuvres majeures de la Beat Generation (Howl, le Festin nu, Sur la route pour ne prendre que celles-là), et il y a là-dedans une complémentarité en ce que si Kerouac par exemple raconte l'errance sans but défini sinon la jouissance du sentiment de liberté et de l'instant, Selby peint au contraire ce qui se passe quand on se sédentarise, saisissant en quelque sorte le négatif de l'extase béate. Et ce qui se passe quand un Américain se sédentarise se résume en deux possibilités: être le dupe de l'American way of life, c'est-à-dire vivre comme un mort, ou en être le rebut à cause d'un fond d'humanité qui subsiste et contredit les principes normatifs de ce mode de vie. Parce que Last Exit to Brooklyn a aussi des allures de déclaration de guerre. Et le décor, c'est l'Amérique.

Sisyphe qui serait condamné à devoir, en plus, courir derrière son rocher quand il dévale l'autre versant de la colline, voilà la vie que mènent les personnages de Selby. Ils courent derrière ce qu'ils ne sont pas et ne seront jamais, derrière ce qu'ils n'ont pas et n'auront jamais, s'éloignant ainsi toujours plus d'un possible salut. Tous ont des images plein la tête, des aspirations qui ne leur appartiennent pas, qui n'appartiennent à aucune forme de vie concrète, et qu'ils s'étonnent et souffrent de ne pas assouvir. Ils se cognent contre leur réalité dont la violence, partagée avec le lecteur, est celle du ressenti autant que celle des faits. Encore qu'on finisse par en douter, car le talent de Selby, c'est d'aller au-dedans des choses et des corps, et de dire le sentiment plus que l'expérience1.

« Tout était sans fin dans toutes les directions jusqu/à ce que surgissent des murs qui semblaient se déplacer suspendus à quelque tringle semi-circulaire et les murs se rapprochaient les uns des autres, roulant toujours en demi-cercle et Harry tournait toujours en rond et les murs se rapprochaient les uns des autres et Harry courait jusqu/à ce qu/il se heurte à un mur et se retrouve au milieu d/un espace qui se réduisait et qu/il sente la douceur d/ardoise des murs au contact de ses bras, de sa nuque, de son nez, et que le mur l/écrasait lentement
             et ses yeux roulaient en rebondissant au flanc de la colline et Harry les suivait en titubant cherchant à les retrouver, ramassant des pierres, des cailloux, des bogues et tentant de les fourrer de force dans les orbites vides et il recrachait les pierres et hurlait quand les bogues déchiraient ses orbites déjà sanguinolentes et il continuait à gravir la colline en titubant et de temps en temps ses yeux s/arrêtaient et s/entre-regardaient dans un écarquillement gigantesque et attendaient que Harry soit presque à les toucher puis se remettaient à rouler à flanc de colline et Harry se fourrait deux nouvelles bogues dans les orbites avec un cri aigu quand elles lui déchiraient les paupières et son cri devenait de plus en plus fort tandis qu/il remuait les bogues en tous sens pour essayer de les extraire, ses mains ensanglantées l/empêchant de les saisir fermement et encore plus fort jusqu/à ce qu/il finisse par crier pour de bon et se jeter à bas du lit comme un ressort et qu/il ouvrait les yeux et attendait pendant des années que le mur et la commode soient reconnus. »

En définitive, Selby est l'écrivain de l'emprisonnement de l'âme. Il a les pieds en enfer mais, pour une raison rouge et lumineuse, il croit au ciel. Ou au moins à la possibilité d'un ciel, mais sans le chanter sur les toits. On ne le voit pas, mais il est là, quelque part, et peut-être se cache-t-il derrière la prise de contact avec la vérité. Peut-être que Selby répond à Sartre que l'enfer c'est les autres dans soi (quelque chose nous dit en tout cas que Selby en sait plus long que Sartre, sur tout). Peut-être que c'est autres chose. Un roman comme celui-là a le chic pour faire perdre tout repère, on ne sait plus très bien si c'est désespéré ou lucide, où est la frontière entre les deux, et est-ce qu'il faut se laisser dompter comme ça par des mots hallucinés sur du papier, et on perd le Nord au point de douter qu'il y ait jamais eu un Nord, mais s'il existe alors est-il vraiment là où on le dit? Et par où on sort? Cette dernière sortie vers le bout du monde, on ne sait pas par où on y arrive, et s'il faut la comprendre comme la fin du voyage, ou le début d'autre chose. On aurait plus vite fait de chercher un brin de paille dans une botte d'aiguilles.

Il faut bien admettre que c'est difficile de mettre des mots sur ce qu'on ressent quand on lit Selby, et analyser tout ça semble encore plus vain. Alors on tourne les mots dans tous les sens, on abandonne, on reprend, on tire la langue et on tombe par hasard sur cette phrase: « Parfois on a la certitude absolue qu'il y a quelque chose à l'intérieur de nous de si hideux et de si monstrueux que si on cherche à le débusquer on sera incapable de le soutenir du regard. Mais c'est quand on est disposé à rencontrer la bête qu'on se retrouve face l'ange. »
C'est bien sûr signé Selby, Hubert Jr. Amen.




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1 Sur ce point on saurait trop conseiller la lecture de son roman d'après, La geôle, qui est la descente à l'intérieur d'un esprit malade la plus perturbante jamais lue (va manger tes morts et choquer les vieilles dames Bret Easton Ellis).