vendredi 27 septembre 2013

Général Alcazar / Arlt - Outsiders

Demandez un peu à l'homme de la rue ce qu'il pense des reprises: s'il ne vous colle pas son poing en travers de la gueule, il vous vomira sur les chaussures (dans respectivement 54 et 42% des cas selon les dernières estimations du CERN1). Et pourtant, si une bonne majorité des réinterprétations s'avère effectivement insupportable, il faut bien admettre que parfois on assiste à un étrange phénomène qui a tendance à inverser l'ordre des choses et alors c'est beau. La preuve par un.




Dans un premier temps, un morceau du Général Alcazar, contrebandier de la chanson française et proche du Grand Pirate en chef Pascal Comelade. Dans son album de 2007 "Les Singulières", le Général nous raconte une histoire d'immigration clandestine à hauteur d'individu, sans factualisation excessive ni pathos, et trace un parallèle entre ce fait d'actualité traité à tort et à travers sur tous les toits et une forme d'aventure qui renvoie aux voyages incertains des pionniers. Musicalement, c'est une sorte d'orchestre de poche qui accompagne le récit de manière chaloupée et dégingandée, et c'est fichtrement réussi. On est bien loin de la chanson à thèse, de la chanson à message, on est dans une forme de récit humain poétisé juste ce qu'il faut. C'est bien.




Mais voilà qu'arrivent les deux membres d'Arlt qui décident, épaulés par quelques alcoolytes (car oui, des canettes de bière vides en guise de percussions, il doit y avoir du liquide à feu intérieur derrière tout ça), de reprendre ledit "Outsiders" pour une session absolue du chouette webzine L'Oreille absolue2. Et on est tentés de parler de magie.

On commence par le fond ou par la forme? Les deux sont imbriqués mais commençons par la seconde. Plus d'orchestre de poche, mais une guitare, puis une basse, puis des percussions improvisées donc, une deuxième guitare qui s'invite parfois et sonne comme un piano de bar en arrière-plan, et puis des chœurs qui semblent naître inopinément de la floraison de la chanson qui se crée à nos oreilles comme par miracle. Le côté extrêmement dépouillé du squelette est à peine habillé par la voix presque soufflée d'abord, puis progressivement plus assurée de Sing Sing et celle, évanescente comme pas possible, fantomatique comme perdue dans la brume, d'Eloïse Decazes, dont on croit ne recevoir que quelques échos comme si le reste se perdait dans le vent. La musique s'incarne progressivement, se voit pousser une rythmique qui lui donne du poids et dégage progressivement un paysage imaginaire où l'on croit voir un groupe de naufrageurs ayant perdu la raison au contact sans destination de l'océan répéter sans cesse un même couplet, qui à force finit par ressembler à un mantra halluciné.


Et c'est là qu'intervient le fond et qu'on touche à quelque chose de l'ordre de la beauté: plutôt que de garder intact le texte du Général Alcazar, Arlt décide (si décision il y a eu) de n'en garder qu'une infime partie et de le dégager de tout ce qui peut le rapprocher d'un ancrage précis, dans l'actualité comme dans l'inconscient collectif. Il n'est plus question ici d'immigration clandestine mais de personnages qui partent on ne sait où, et qui restent en mouvement. Il n'y a plus d'objectif au voyage, seule l'errance compte et nourrit les voix. C'est peut-être l'entrave à la portée poétique du texte d'origine: il y a des points d'ancrage. Ici on est dans une sorte de flottaison au gré des courants, où rien n'est au bout de rien. La chanson en elle-même semble naître ainsi : elle est lancée comme au hasard puis progressivement se donne naissance à elle-même, se révèle à ceux qui la créent et se donne sa propre nature, un peu comme si ça n'était pas les parents qui faisaient des enfants, mais les enfants qui font des parents. Le périple pourrait aussi bien être métaphorique, métaphysique, ou dieu sait quoi encore. On quitte pour de bon la terre ferme. On songe à Aguirre perdu et fou sur son radeau de massacrés qu'envahissent progressivement les cris de singes, à la démence d'un voyage qui engloutit le voyageur mais qui, peut-être, le fait entrer dans une sorte de nouvel ordre sensible.


La répétition finale de « Nous étions tous vivants » donne l'impression que ceux qui chantent à cet instant sont des fantômes qui ont fait le Voyage et ont décidé d'errer dans un entre deux mal dessiné où l'impalpable et l'indéfini sont maîtres. Tout semble suspendu comme par miracle à un fil malingre mais ça tient ferme et, comme tout ce que fait Arlt, c'est infiniment précieux.


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1 Les 4% restants sont bien évidemment les sourds, qui se contentent de dédaigneusement hausser les épaules avant de reprendre leur route.
2 On retrouve d'ailleurs ce morceau sur cette compilation, déjà téléchargée 3500 fois et élue présidente du Yémen.

mardi 13 août 2013

Jean-Luc le Ténia - « Seul de nouveau »

L'envie de parler ici de Jean-Luc le Ténia, de dire la valeur de son œuvre, sa force, sa densité à nos yeux, cette envie-là est présente depuis le jour de la création de ce blog. Elle l'était même avant, au moment où le projet se mettait en place.
Cette envie s'est transformée en nécessité le 3 mai 2011, date à laquelle Jean-Luc le Ténia s'est suicidé. Au-delà de la tristesse des faits, au-delà de l'abattement provoqué par l'idée qu'un homme qui semblait avoir fabriqué ses propres armes pour mener le combat ordinaire avec un panache bancal (et parfois sublime) puisse finalement décider de baisser les bras, il y a ce sentiment qu'il est nécessaire de parler de Jean-Luc le Ténia pour combler cette période de latence que nous traversons.
A l'issue de cette période de latence, nous en sommes convaincu, viendra le jour où l'on commencera à prendre cette œuvre au sérieux, où l'influence de Jean-Luc le Ténia se fera concrète et évidente, où la justesse et la précision de son style seront estimés à leur entière valeur.
Écrire à propos de Jean-Luc le Ténia est donc une nécessité. Mais comment faire pour présenter une œuvre si pléthorique (35 albums, la plupart d'entre eux étant composés de trente à quarante morceaux faisant rarement plus de deux minutes, mais dépassant parfois le quart d'heure) et atypique (des morceaux faits maison enregistrés à la zeub dont la légende dit qu'ils ne devaient pas représenter plus d'une heure de travail pour leur auteur, sans quoi il les foutait à la poubelle automatiquement), comment faire pour l'embrasser dans son ensemble? C'est impossible. Prenons alors le petit bout de la lorgnette et intéressons-nous à une seule chanson de Jean-Luc le Ténia, « Seul de nouveau », extrait de l'album le Meilleur chanteur français du monde.



Pourquoi celle-là plutôt qu'une autre (et Dieu sait que parmi le bordel foisonnant de morceaux plus ou moins hasardeux et improbables il y a un sacré paquet de pépites, sombres comme légères), simplement parce qu'ici et maintenant c'est celle qui nous occupe et qui nous semble être la plus révélatrice du style de Jean-Luc le Ténia. C'est du travail d'avoir un style pour un chanteur, pour beaucoup une vie n'y suffit pas. Jean-Luc le Ténia n'était pas chanteur professionnel mais c'était un styliste unique en son genre. Qu'y a-t-il dans « Seul de nouveau »? Quelques accords de guitare répétés, une variation de rythme progressive, et quatre phrases. Et pourtant, une vérité profonde du ressenti humain est exprimée par cette voix dénuée de faux affect ou de recherche d'effets. Est-il manière de mieux dire le désarroi et le doute aussi simplement, avec un tel sentiment de vérité, d'immédiateté? Ici et maintenant, ça nous semble difficile. Et c'était ça le travail de Jean-Luc le Ténia : saisir l'ici et maintenant à la microseconde près, à l'instant où le jugement réflexif, l'égo, la peur du ridicule ne sont pas venus trahir le ressenti à vif, et parvenir à le faire exister entièrement.


Jean-Luc le Ténia travaillait à la médiathèque du Mans, quand il rentrait chez lui il écrivait et enregistrait des chansons, ça n'était sans doute pas l'homme le plus resplendissant du monde, ça n'était sans doute pas la plus grande crapule sur terre, c'était un parmi d'autres, mais lui avait le chic pour transformer son art en blocs de vérité.
Et Jean-Luc le Ténia n'est pas mort, il n'est peut-être même pas encore vraiment né.

mardi 30 juillet 2013

Louis Calaferte - C'est la guerre



C'est la guerre est le dernier roman de Louis Calaferte ayant paru avant sa mort en 1994.

            « Il est cinq heures d’un après-midi de septembre tiède et gris.
            Le tocsin sonne.
            On arrête de jouer.

            Robe noire fermée jusqu’au cou, les bras levés, des mains blanches osseuses, le regard fixe, la vieille femme crie sur la place du village que c’est la mobilisation générale.
            Il n’y a pas un souffle d’air dans les feuilles du gros arbre.
            Des oiseaux chantent.

            Au garde-à-vous dans sa salopette de travail, les mains dans les poches, un homme pleure.
            Il est en sabots.
            Il y a du bruit et du silence, mais le silence absorbe le bruit. C’est comme aux enterrements.
            Un long chat noir est étiré sur le rebord d’une fenêtre.
            Deux femmes âgées s’étreignent, chacune la tête dans le cou de l’autre. Le chignon de la plus petite s’est défait, ses cheveux grisonnants tombent en longues mèches ondulantes de chaque côté de ses épaules. On dirait des anguilles vivantes. J’ai envie de faire pipi. »

            (…)

« Quelqu’un a sorti une table et des chaises dans la rue devant la maison. Une femme a apporté deux bouteilles de vin rouge et des verres. Des hommes sont assis. Des hommes sont debout. Des femmes sont derrière les hommes. Le chien blanc dort en rond sur le pavé. Un enfant joue au yoyo. Un enfant a un cerceau. Un enfant a une trottinette. Un enfant a un petit chapeau de paille jaune. Un enfant a la bouche barbouillée de chocolat. Ils parlent. Ils tapent sur la table. Ils reniflent. Ils se grattent dans les poils. Ils se grattent la tête. Ils se renversent sur leurs chaises. Ils mettent leurs pouces dans leurs bretelles. Ils font semblant, mais ils ne sont pas bien. Ils griffent de l’ongle le bois de la table. Ils parlent. Ils se comprennent. Et pourtant, c’est quoi 14, c’est quoi l’Armistice, c’est quoi Daladier, c’est quoi les Boches, c’est quoi Hitler, c’est quoi la politique, c’est quoi le Taureau du Vaucluse, c’est quoi Chamberlain, c’est quoi le pape, c’est quoi la guerre ?

            - C’est quoi la guerre ?
            - Occupe-toi de ta soupe. Mange. »

« C'est la guerre », c'est le constat que fait l'enfant Calaferte ( mais est-ce vraiment autobiographique? On a autant de raisons de le penser que d'en douter), qui observe sans bien comprendre et se cogne à l'incommunicabilité adulte qui le laisse seul avec son incompréhension et plonge chaque chose vue dans une sorte de flou donnant un côté mystérieux à des événements que nous connaissons. La violence hante déjà tout, mais le narrateur n'a tout d'abord ni les armes ni le vécu pour pouvoir poser des mots précis sur ce dont il est témoin. L'approche est d'une grande puissance puisque, derrière cette sorte de naïveté, l'art de retranscrire la vérité nue avec des mots simples en révèle bien davantage sur les sentiments profonds qui sous-tendent le quotidien de cette époque. Pas de jugement, pas de considérations émotives ou morales, mais une retranscription brute (et non dénuée d'un humour d'une violente noirceur) de la réalité.

            « - Le charcutier s’est pendu dit la petite femme maigre.
            - Vous l’avez vu ?
            - Je n’ai pas voulu le voir. Les pendus c’est pas beau à voir.
            - Mon mari l’a vu. Il s’est pendu à un crochet. À côté du cochon.
            - Il avait le menton tout bleu.
            - C’est la faute à la guerre dit la petite femme maigre.
            - Il l’avait dit. Si c’est la guerre je me pends.
            - Bon Dieu il l’a fait dit le gros homme de la maison.
            - Voilà ce que c’est que la guerre dit la petite femme maigre.
            - Il devait rejoindre.
            - Cette guerre on ne sait pas ce que ça va devenir.
            - Les Boches ils en voulaient trop. Après l’Autriche, Dantzig. Et pourquoi pas nous ?
            - Y en a qui disent que ça va pas durer. Quand il va voir que tout le monde est contre lui Hitler il prendra peur.
            - Faudra quand même lui donner une leçon.
            - Faudrait quand même pas que le charcutier se soit pendu pour rien. »

            (…)

« Une fois au lit avant de s’endormir on pense à ce qu’on a vu dans la journée à ce qu’on a fait à ce qu’on a entendu à la tête des gens à l’homme qui a un œil en l’air et qui fait peur aux copains à moi aussi il me fait peut mais son œil en l’air ça m’attire il parlait avec le garagiste il disait que dans son malheur il avait bien de la chance qu’avec son œil en l’air on ne le voulait pas dans l’armée ça tombait pile parce que lui et la guerre ça faisait deux c’est de la pure merde cette guerre est-ce qu’on sait seulement pourquoi on la fait pour les marchands de canon et les marchands de canon ils s’engraissent tant et plus avec leurs gonzesses qui leur sucent leur pognon et elles ne sucent pas que ça pendant que nous le bétail on va au casse-pipe merde à la fin il faut quand même pas trop nous prendre pour des cons la guerre des industriels on n’en a rien à foutre Cachin l’a bien dit mais au lieu de l’écouter on écoute les salopards de la droite qui ont le patronat total qu’est-ce qu’ils ont trouvé de mieux à faire la guerre une de plus le peuple pour eux c’est rien que de la bidoche qu’ils aillent donc la faire eux-mêmes leur chierie de guerre moi j’ai pas honte de le dire heureusement que j’ai mon œil sinon je désertais aussi sec et j’en connais d’autres qui feront comme moi mais ceux-là on n’en parlera pas c’est comme les fusillés de 17 on a fait croire qu’il n’y en avait que un ou deux la vérité c’est qu’il a fallu en fusiller des milliers tout ça c’est de la merde les riches d’un côté les autres de l’autre c’est toujours pareil depuis le début du monde mais moi je ne marche pas dans leurs combines j’attends la revanche Cachin l’a bien dit j’ai un œil pour les emmerder alors je les emmerde une fois au lit avant de s’endormir on repense à tout ça fait un peu peur depuis que c’est la guerre les choses font un peu peur. »

Et puis le narrateur grandit, et du compte rendu naïf de l'enfant l'écriture progresse à mesure que les yeux de l'adolescent s'ouvrent sur la réalité du monde pendant la deuxième guerre mondiale et sur les rapports humains en général. Frappe alors le dégoût du conditionnement qui semble toucher l'immense majorité des personnes observées, avec cette question qui tourmente : est-ce du déterminisme social? Est-ce inscrit dans la nature humaine? Est-ce que la liberté existe, vraiment?

            « Chez le boulanger on dit que la guerre est finie, qu’on a Pétain, que ça va être une autre France.
            Chez l’épicier on dit que la guerre est finie, qu’on a Pétain, que ça va être une autre France.
            Chez le quincaillier on dit que la guerre est finie, qu’on a Pétain, que ça va être une autre France.
            Chez le cordonnier on dit que la guerre est finie, qu’on a Pétain, que ça va être une autre France.
            Chez la mercière on dit que la guerre est finie, qu’on a Pétain, que ça va être une autre France.
            Chez le coiffeur on dit que la guerre est finie, qu’on a Pétain, que ça va être une autre France.
            Chez le boucher on dit que la guerre est finie, qu’on a Pétain, que ça va être une autre France.
            Chez le garagiste on dit que la guerre est finie, qu’on a Pétain, que ça va être une autre France.


            On boit et on dit Nom de Dieu Vive Pétain. »

            (…)

            « On vend le portrait du Maréchal. Encadré ou pas. On met le portrait du Maréchal à la cuisine. Dans la chambre au-dessus du lit. Dans la salle à manger. Il y a le Maréchal dans la salle d’attente du médecin. Il y a le Maréchal à la poste. Il y a le Maréchal chez le boucher. Il y a le Maréchal chez le boulanger. Il y a le Maréchal dans les vitrines. Il y a le Maréchal chez plusieurs de mes copains. Maman Guite dit qu’elle ne met pas ça chez elle. On distribue des portraits. J’en ai un. Je le cache dans le bas du buffet. »

Dans le portrait de la France durant la deuxième guerre mondiale, cette impression aussi que ce pays a à peine eu besoin des nazis pour instaurer un état totalitaire, comme si finalement beaucoup n'attendaient que ça. On croise peu de soldats nazis dans le roman, mais beaucoup, beaucoup de miliciens, ce qui laisse à penser que la réalité était sans doute plus proche d'un pays laissant soudain libre cours à un fascisme rampant, bien plus que d'un pays subissant le joug totalitaire. La Résistance existe bien sûr, cachée, donc moins évidemment perceptible, mais cette violence et ce pouvoir absolu dont jouit la milice dans les scènes observées puis retranscrites par Calaferte laisse un goût de rouille dans la bouche.

            « Ils ont peint des étoiles jaunes.
            Ils ont écrit youpins.
            Ils ont cassé les vitrines.
            Ils ont jeté les mannequins sur les trottoirs.
            Ils ont peint des étoiles jaunes sur le trottoir devant les magasins.
            Ils ont essayé de mettre le feu.
            Des étoiles jaunes.
            Des vitrines crevées.
            Des trottoirs avec des étoiles jaunes.
            - C’est aux youpins, on les emporte.
            Ils emportent les mannequins.
            Ça me fait peur.

            Charles Trenet c’est le Fou chantant.
            Il chante Y a d’la joie.

            Les B.O.F.[1] s’enrichissent.

            La Gestapo arrête les Juifs.

            Il n’y a autour de moi que vol, mensonge, compromission, passion de l’argent, égoïsme, indifférence, corruption, hypocrisie, prostitution déguisée, violence, lâcheté, bassesse, obséquiosité intéressée.

            J’ai treize ans. Quatorze ans. Quinze ans.
            J’apprends l’homme.
            L’homme est une saloperie. »

            (…)

« La traction avant noire s’arrête devant la porte de la maison. Le chauffeur et trois autres. Avec le chapeau et le manteau de cuir. Des gueules aiguisées. Des gueules blanches. Pas de regard sous le chapeau. Des ombres dures et rapides. Un chapeau reste à la porte. Le revolver dans la poche. La main dessus. Pas grand. Pas lourd. Fermé. Ça crie dans l’escalier. Il n’entend pas. Il n’entend rien. Le chauffeur met le contact. Le chapeau ouvre la portière. Un vieil homme est poussé. Violenté. Il trébuche. On le tient par les cheveux. Derrière la tête. On lui tord un bras dans le dos. Il est en pyjama. Bleu à rayures. Nu pieds. Ils le poussent dans la traction avant noire. Ça se referme. Ça s’en va. De l’autre côté de la rue il y a la queue devant le boucher. C’est le jour du pâté sans tickets. »

            (…)

            « Droite française.
            Capitalisme français.
            Bourgeoisie française.
            Clergé français.
            Intellectuels français.
            Police française.        
            Milice française.
            Commerçants français.
            Français moyens.      
            Les usines tournent. L’argent rentre. L’ordre règne. Ça marche. »

Et puis il y a la force de Calaferte quand il s'agit de définir en une phrase simplissime ce que d'autres mettraient trois romans à établir comme quadrature du cercle. On retrouve la puissance de la crudité propre à Calaferte: le temps qu'il ne perd pas à appeler un chat un chien lui permet d'aller chercher plus loin la vérité des choses, même si cette vérité n'est pas rose, même si elle sent franchement la pisse.

            « Les filles ont des jupes serrées qui s’arrêtent au genou.

            Les filles ont des robes d’été que le vent soulève quand elles sont à bicyclette. On voit leur culotte. Bleue. Rose. Blanche. Noire. Je les suis avec mon vélo et ma carriole. Elles le savent.

            La secrétaire du dépôt a une jupe serrée. Quand elle se baisse on voit sa culotte. Elle se peint les jambes pour que ça fasse des bas. Les bas de soie sont chers au marché noir. Toutes les filles se peignent les jambes. Elles tracent une ligne brune le long du mollet et de la cuisse pour faire la couture du bas. La secrétaire du dépôt s’assied dans le bureau et écartent légèrement les cuisses.

            Les hommes sont prisonniers. »

            (…)

« Une nouvelle secrétaire me dit on prend le pognon du coffre-fort et on fout le camp tous les deux. Tu ne le regretteras pas j’ai un truc spécial dans la chatte. Le patron c’est un vieux dégueulasse. Ça lui fera les pieds. On a bien le droit de vivre nous aussi. Il s’envoie en l’air tous les jours. Pourquoi pas nous. Avec tout le fric qu’il y a là-dedans on peut se faire la belle vie. S’il veut nous emmerder on le dénonce pour marché noir au  Contrôle Économique. Dans les classeurs il y a de tout. Elle a fouillé. Des bons de commande. Des fausses factures. Avec ça on est couverts. On va à Collioures. Elle y est allée quand elle était petite. Si je veux elle m’en taille une tout de suite pour que je voie ce qu’elle sait faire dans un plumard. Je referme le coffre-fort. Elle me crache à la figure. »

La sexualité, omniprésente dans l'œuvre de Calaferte, apparaît ici à la fois dans ce qu'elle peut être de plus élémentaire et essentiel (« Au commencement était le Sexe. », dit la première phrase du grand Septentrion) que dans l'influence viciée qu'elle peut avoir sur les rapports de force qui vampirisent les relations humaines dans une époque où plus que jamais les réflexes de survie font parfois appel à ce qu'il y a de plus bas chez chacun.

Quand on ouvre C'est la guerre on se dit que le titre est naïf, que c'est un simple constat. Quand on le referme on comprend qu'avec ce titre Calafert déclare la guerre à l'Histoire officielle, aux compromissions de tous genres, et peut-être bien à la médiocrité humaine dans son ensemble.

            « - Nom de Dieu, si j’avais eu le temps, je leur aurais fait voir ma carte de visite à ces saligauds de Boches ! Plusieurs fois j’ai failli entrer dans la Résistance. Demandez à ma femme.
            La femme dit oui.
            - Mon beau-frère lui aussi, le commis, vous le connaissez ? Lui, il était résistance, résistance !
            La femme dit oui.
            - Ce qu’il aurait fallu, c’est avoir du temps et connaître des gens.
            La femme dit oui. »

Précisons pour finir qu'à l'égal d'une grande partie de l’œuvre de Calaferte, C'est la guerre est joyeusement ignoré au point de devenir introuvable en librairie. C'est peut-être le prix à payer pour un écrivain qui a vécu en franc-tireur, mais il y a là un(e) mépris(e) éditorial(e) assez désagréable.


[1]     B.O.F. pour Beurre Œufs Fromage, épicier.

vendredi 26 juillet 2013

Howard Hughes - O Make me a mask



Mensonge. Duperie. Contrefaçon. Argh, damnède, nous vivons dans une galaxie où la tromperie est monnaie courante et où n'importe quelle grenouille peut se faire passer pour un bœuf du moment qu'elle n'a pas peur d'être traitée de chétive pécore, entre autres. Mais l'amour existe, il y a une lumière au bout du tunnel et quelques faits rassurants, parmi lesquels celui-ci: on ne peut pas contrefaire l'élégance. Nous parlons ici de la véritable élégance, celle qui rejaillit, qui émane, qui n'a rien à voir avec les atours ou avec une quelconque mise en scène avantageuse. Et alors nous parlons de O Make me a mask, d'Howard Hughes.




Parce qu'on pourrait faire bref et dire que O Make me a mask est une pure expression d'élégance musicale, et finalement tout serait dit. Mais ça ferait un peu rat, alors verbions un brin.
Après un morceau d'ouverture qui est en fait une chanson extraite d'un documentaire argentin, les réjouissances commencent pour de bon avec « Ginger & Fred stunts » et déjà on se dit que c'est pas du tout venant. Il y a une grâce chaloupée dans la guitare et un sens du nerf dans les arrangements dénudés de ce morceau qui emballent immédiatement quiconque a du goût pour la sobriété dense et même les autres. La simplicité apparente de l'ensemble donne du poids à chaque détail, tel cette progressive complexité tendue des accords qui finit par transformer une impression de danse négligée en raidissement où la colère affleure.


O Make me a mask passe par beaucoup de genres issus (en gros) du blues sans jamais se départir d'une assurance et d'un bon goût remarquables. On rencontre aussi bien une sorte de rock bruyant (« Beware I'm just a singer ») qu'une ballade country (« Jimmy Dean ») en passant par des embardées plus ouvertement groovy et tout ce genre de choses hétéroclites. Mais en définitive, tous ces styles se réunissent et créent une forme de cartographie fantasmée de la musique américaine.


Cependant Howard Hughes ne se contente pas d'établir un répertoire des genres, il évolue à travers eux en prouvant à chaque fois à quel point il est à l'aise sous leurs latitudes, en montrant ce qu'il a sous la semelle qui peut nourrir ces genres et les faire briller d'un éclat différent. Certaines influences sont évidentes (Lou Reed et le Velvet Underground dans les très aimables chœurs de « Hairband » par exemple, ou Leonard Cohen dans le chant, du beau linge quoi qu'il en soit), mais au-delà d'elles ce qui finit par emporter le morceau et fasciner c'est le point auquel, à travers un ensemble de chansons, Howard Hughes finit par inventer un personnage qui serait une sorte d'incarnation d'une Amérique de losers magnifiques.


O Make me a mask convoque aussi bien le roman noir désenchanté de Dashiell Hammett (« Poisonville, USA », référence directe au terriblement chouette Moisson rouge) qu'une nonchalance qui évoque Philip Marlowe tel qu'interprété par Elliott Gould dans le Privé (et donc le Tom Waits des débuts, puisque par un étrange alignement des astres ces personnages ne font qu'un), mélange de détachement et de sensibilité masquée, tiens tiens, qui finit par éclater dans le ressentiment, comme dans l'esstraordinaire « I hate you Porgy », ou dans une forme de spleen amoureux (le très touchant « Standing in the 1/2 empty hall blues »). A la fin du voyage, O Make me a mask devient un album à part en ce qu'il est parvenu à créer une personnage à multiples facettes qu'on a l'impression de voir évoluer dans les images que provoque l'écoute.


Qui plus est, il faut souligner la grand qualité d'écriture de l'ensemble. Malgré qu'il soye français, Howard Hughes fait montre d'un talent de parolier derrière lequel de nombreux anglophones de naissance courraient sans doute. Trouver dans une chanson des paroles comme « "Understand the kind of legend she is from", her mother used to say, "she cut the stone where the knife hurt the most and inhaled diamond, cob1 and powder." », un tel vocabulaire et une telle imagerie, c'est tout de même assez inhabituel. En même temps c'est aussi assez inhabituel que le titre d'un album soit un emprunt au poète Dylan Thomas, donc tout est cohérent. Et c'est finalement assez inhabituel d'entendre un si bon album et d'y revenir très régulièrement avec le même plaisir. On espère donc qu'entre deux disques ici et là avec Coming Soon ou d'autres comparses Howard Hughes trouvera bientôt le temps de donner une suite à O Make me a mask, on a grand besoin de sa classe et de sa grâce nonchalante.


1Du moins il nous semble que c'est « cob » mais pas sûr du tout; c'est peut-être le seul reproche qu'on pourrait faire à Howard Hughes ici, ne pas avoir inclus les paroles de ses chansons dans le livret du disque.

jeudi 18 juillet 2013

Arches - Wide Awake

Arches nous vient de Philadelphie, cité de l'amour fraternel et du cheesesteak. Il s'agit là de son premier album et on a hâte d'entendre la suite.

 


Il paraîtrait que Wide Awake raconte l'errance d'un homme qui fuit sa vie et qui finit par voir sa perception de la réalité altérée par ses souvenirs et ce qu'il a sous les yeux, au point de ne plus pouvoir comprendre ni le passé ni le présent.

Ce dont on est sûr c'est que c'est de la diablement bonne musique, qui semble flotter d'elle-même et inviter l'auditeur à en faire de même, et qui soudain prend du poids et devient pesante et terrienne comme la colère. Un disque construit entre ciel et terre, c'est comme ça qu'on définirait volontiers Wide Awake.

Il y a de la grâce là-dedans, une science de la note juste et de l'harmonie qui fait que la simplicité des orchestrations (guitare-basse-batterie avec parfois un piano ou des claviers en plus) allie un sentiment de grande délicatesse et un sens bien dessiné de l'emphase élégante.

Ce vagabond dont on nous parle, on l'accompagne progressivement. Il faut écouter Wide Awake en errant pour bien saisir le souffle qui porte cet album. Il faut laisser les images que fait naître la musique s'épanouir et tourbillonner, laisser naître les paysages et les reliefs qui découlent des échos intérieurs provoqués par elle. Si Wide Awake est un peu au-dessus de la norme, c'est par cette impression persistante qu'il laisse de ne pas s'arrêter à nos oreilles, mais d'aller un peu plus loin. D'entrer dans notre esprit puis de ressortir en nous entraînant à sa suite. Il faut l'écouter en marchant, vraiment: on finit toujours par emprunter des chemins qu'on ne connaît pas, par laisser autre chose en nous décider de l'itinéraire. Quant à la destination, elle reste floue.


Adorno écrivait ceci: « Avec la liberté de celui que la culture n'a pas entièrement englouti, le vagabond de la musique ramasse le morceau de verre qu'il trouve sur la route et le tend vers le soleil pour en faire jaillir mille couleurs. » Wide Awake raconte peut-être bien l'histoire de ce vagabond.

L'album dans son ensemble est à écouter ici.

mercredi 26 juin 2013

je ne me souviens pas...

« Les derniers jours du grand homme furent très éprouvants pour ses proches amis, et l'affliction de sa famille faisait peine à voir. Il n'est pas aisé de concevoir qu'un héros puisse connaître la défaillance, on voudrait que sa grandeur fût éternelle. La douloureuse déception qu'apportent les faits n'en est que plus amère.
Tantôt, riant et babillant comme un enfant jouant avec un papillon. Tantôt, comme écrasé sous le poids invisible d'un ennemi que lui seul voyait, les yeux écarquillés, sortir tout droit des enfers. Tels étaient les deux états entre lesquels balançait Dionisio Núñez Corazón de Sombra. Lors, s'agitait et geignait avec des sanglots qui transperçaient les cœurs de ceux qui l'avaient voulu accompagner dans son dernier voyage.
Puis il s'apaisait et pour un instant semblait être un simple malade alité. Il restait immobile, le regard tourné vers le plafond, et ne prononçait qu'une seule et même phrase, indéfiniment répétée: « Je ne me souviens pas... »
Ses amis, ses médecins, son confesseur, chacun cherchait une explication à ces mots. Tous voulaient comprendre ce que pouvaient bien signifier les seules paroles qui sortaient de sa bouche. Le docteur de Almagro postulait que, dans ses rares accès de conscience, Corazón de Sombra s'apercevait soudain que sa raison défaillait et qu'il ne reconnaissait plus personne.
C'est alors que Cuauhtemoc, fidèle aide de camp de l'explorateur et ami intime revenu avec lui d'Eldorado, prit la parole: « Ce qu'il dit, c'est la vie qui s'efface petit à petit. Ses souvenirs s'effondrent les uns après les autres comme autant d'arbres s'entraînant mutuellement dans une chute irréversible. Ils ne laissent alors rien voir à l'horizon que le néant.
Ce vers quoi se dirige Don Dionisio, c'est la grande nuit. C'est un territoire où ses valeurs de guerrier aussi bien que ses connaissances d'explorateur ne lui seront d'aucune aide. C'est vers cette grande nuit qu'il avance, la lumière fait défaut à son âme. Et l'obscurité dans laquelle il s'enfonce est telle qu'il n'y a plus rien pour éclairer ses souvenirs. »

Extrait de Naissances, faits d'arme et agonie de Dionisio Núñez Corazón de Sombra 


C'est ici que ça se télécharge, et c'est ceci qu'on y trouve:

01 l'Aventure
02 Future Islands - In the fall
03 Beth Gibbons & Rustin Man - Sand river
04 St. Vincent - We put a pearl in the ground
05 Trembling Blue Stars - Tropic of Capricorn
06 Expérience - Deux
07 Moondog - All is loneliness
08 Adanowsky - Dime cuando
09 William Elliott Whitmore - Take it on the chin
10 Evariste - Si les étoiles pouvaient parler
11 Angil and the Hiddentracks (avec Emma Pollock) - Unbroken hearts
12 Jonathan Richman - The sea was calling me home - reprise
13 Michael Hurley - Troubled waters
14 Jean-Luc le Ténia - Temple

 

mercredi 19 juin 2013

Le Graphique de Boscop

«La scène est à Saint-Rupert, Basse-Lozère.»

Le Graphique de Boscop, autoproclamé "drrrâme social", n'est pas un film absolument révolutionnaire qui nous fait toucher les limites de l'expression cinématographique. Et on s'en fout. Parce que le Graphique de Boscop a l'élégance négligée de se situer précisément à la frontière entre le sublime et le pourri, et que tout est question de point de vue. Pour nous pas d'ambiguïté: c'est un film majeur aussi bien pour ce qu'il est que pour ce qu'il représente.


Commençons par la légende: ce film ne serait sans doute pas devenu culte s'il n'avait pas été projeté tous les samedis soirs à minuit de 1976 à cette date maudite des dieux du 20 février 2010 où, pour une dernière fois, le public s'alla abreuver des aventures de Roger et Pissenlit. Ça se passait au CNP Terreaux à Lyon et c'était une sorte de rite initiatique. On en parlait à mots couverts ("Il paraît qu'ils décapitent des poulets pendant la séance pour mimer la scène de la marelle"), des rumeurs de spectateurs déguisés en personnages du film et reprenant en chœur les chansons se propageaient sous le manteau, c'était du mystère en barre. Impossible de savoir ce que le film racontait, il fallait y aller. Alors on y allait et on s'apercevait que si la légende d'une projection-expérience avec participation du public était usurpée (on était hélas loin du Rocky Horror Picture Show), les hautes qualités foutraques du film étaient quant à elles bien réelles.


Le Graphique de Boscop s'intéresse à la famille de Roger Dendron, boueux philosophe inventeur d'un ordinateur lui permettant d'écrire à coup sûr des chansons à succès, et de son fils Pissenlit, idiot du village qui découvre la solution d'un problème mathématique inextricable, le fameux graphique de Boscop. Et alors c'est extraordinaire, et ce pour plusieurs raisons:

- déjà Roger Dendron est joué par Romain Bouteille, sans doute l'humoriste le plus sous-estimé de France, notamment parce que Coluche lui a tout piqué (c'est lui-même qui l'admettait), mais surtout parce que l'homme n'a pas l'air prompt à se compromettre avec les lois du marché. Si les représentants du café théâtre des années 70 sont aujourd'hui tous morts ou rangés des voitures, Romain Bouteille apparaît, avec sa voix et sa diction à la fois comiques en soi et chargées de colère, comme le dernier des Mohicans. Et peut-être le seul véritable. 

- si le film ne peut décemment pas s'appuyer sur quelque qualité technique que ce soit (ce qui s'explique par sa production absolument indépendante et sans doute très minimaliste), il jouit en revanche d'une qualité d'écriture assez phénoménale, d'un ton non-sensique très rare dans la comédie française mélangé avec un langage réjouissant qui réunit formules ampoulées et vulgarité. C'est ainsi que des répliques comme « Non, c'est pas obscène. Léger... et salingue, au maximum. » ou « Joue-nous le machin en ré mineur qu'est pas chiant de Bach. » font entrer le cinéma dans une dimension supérieure.

- il faut bien admettre que le film, directement adapté de la pièce de théâtre du même nom au point que certaines scènes ont été tournées pendant des représentations publiques, connaît de légers problèmes de rythme. Mais toujours, à un ventre mou succède une scène rendue inoubliable par une réplique qui fait mouche ou une idée plus ou moins foutraque mais toujours menée à bon port. Il en va ainsi de ces chansons qui parsèment le film et constituent une des meilleures bande-sons qui soient. Exemple: le mythique "Pas cette nuit":


Mais au fond ce qui nous rend ce film si attachant, au-delà de tous ses aspects les plus immédiats, c'est une question qui nous hante et qui nous donne envie de refaire l'Histoire, alors en avant l'uchronie. A peu près à la même époque (deux ans plus tard en vérité), l'équipe du Splendid suit la voie ouverte par celle du Café de la Gare et adapte (via un montage économique beaucoup plus conventionnel) un de ses spectacles pour le cinéma, donnant naissance aux Bronzés et au succès que l'on connaît. Bien.
Les Bronzés est une comédie d'une cruauté rare, presque sordide, mais pour une raison inexplicable il semblerait que cet aspect du film ait échappé au public, qui rit sans malaise en voyant se dérouler sous ses yeux les aventures pathétiques de représentants minables de la société française chiatique des années 70. Ce malentendu a influencé considérablement le ton de la comédie française à venir; déjà parce que les membres du Splendid, ses tenants, ont progressivement perdu ce mauvais esprit, ensuite parce que ce ton sociologico-franchouillard est devenu une sorte de figure imposée. Certains en sortent de très bons films (les Trois frères par exemple, qui reste un fleuron), mais globalement c'est à chier parce que porte ouverte à toutes sortes de facilités putassières.
Imaginons alors que Sotha et Georges Dumoulin, au moment de réaliser le Graphique de Boscop, aient eu un tantinet d'ambition en terme de distribution du film en salles. À n'en pas douter le Graphique de Boscop aurait trouvé son public, puisqu'il l'avait séduit (et le séduit encore) au théâtre. On aurait alors eu pour référence comique, au mitan des années 70, un OVNI foutraque, artistiquement parlant complètement anarchique, et nourrie par cette influence l'identité de la comédie française aurait sans doute été différente. Ces considérations ne servent à rien, c'est vrai, les choses sont ce qu'elles sont ma bonne dame. N'empêche que le Graphique de Boscop est une baleine blanche et qu'on eût aimé lui compter, en terme de démarche artistique (pour faire bref), plus de descendants1
Depuis sa dernière séance il n'est possible de voir ce film que grâce à une version visuellement exécrable qui circule sur internet. Reste à savoir qui serait aujourd'hui assez audacieux pour sortir ce film de l'ornière bâtarde dans laquelle il se trouve, quelque part entre méconnaissance totale et culte absolu. Il faut espérer qu'un éditeur fou décide de donner une seconde vie au Graphique de Boscop : il en va de la redéfinition d'une contre-culture à la française. 

Et ça c'est sûr et ça c'est sûr et ça c'est sûr.

1 Mais tout n'est pas foutu et d'ailleurs il est plus que conseillé d'aller voir là maintenant tout de suite sans plus attendre la Fille du 14 juillet d'Antonin Peretjatko.