15 mai 2012

Alexandre Vialatte


« En littérature, il y a ceux qui courent derrière le chef-d’œuvre, et ceux qui courent derrière les filles. » (Saint-Augustin, une Enfance fleur d'oranger)

Et c'est vrai. Derrière les grands écrivains qui se donnent tout le mal du monde pour qu'on entende bien leur désarroi, même si on est au fond de la classe, il y en a d'autres qui ont la tête ailleurs et qui finissent, à force de prendre des chemins de traverse, par tracer leur propre sillon sans jamais venir tirer sur la manche de qui que ce soit. Une forme de politesse, peut-être. Si l'on devait chercher un bigrement chouette exemple de cette littérature modeste, le premier nom qui nous viendrait en tête serait celui d'Alexandre Vialatte.


Il aurait pourtant eu de quoi faire son intéressant, lui qui a fait découvrir Kafka au lectorat francophone grâce à des traductions qui font encore autorité (tout autant qu'elles sont décriées). Mais non. On l'imagine assez bien comme un personnage de Sempé, le genre de petit monsieur qui se promène dans la rue avec un air un peu mélancolique et un sourire en coin, du genre à immédiatement saisir l'absurdité de la vie mais, plutôt que de pousser des longs cris de détresse, à en tirer une sorte d'amusement à l'égard de cette étrange affaire.

Et quand il s'agit de rire et de faire rire, alors là pardon mais Alexandre Vialatte est un peu un patron. On peut par exemple affirmer que sans lui l’œuvre de Desproges (son plus grand défenseur, promoteur, giga top fan...) aurait été beaucoup moins riche. L'humour de Vialatte s'est essentiellement épanoui dans les multiples chroniques qu'il a écrites. C'est un humour protéiforme, qui va de la parodie à l'absurde en passant par le pince sans rire. C'est même là-dessus que bien des choses reposent: une manière de lancer des absurdités gigantesques avec un aplomb tel qu'elles finissent par sembler vraisemblables, et donc encore plus drôles. Mais surtout, surtout, une exigence qui consiste à ne pas chercher le rire pour le rire, mais davantage à faire de l'humour une manière d'aborder le monde. En cela Vialatte est bien plus proche d'un humour qu'on qualifiera de britannique, pour faire simple, que de la bonne vieille tradition française qui fait rire en disant que les autres c'est tous des cons. Vialatte observe les hommes et il ne cesse de constater qu'ils ne font pas ce qu'est censé faire l'Homme. On pourrait dire pour faire large que le grand sujet de Vialatte c'est la nature humaine et le décalage qu'il y a entre ses aspirations et sa réalité.

« L’homme ne cesse de se chercher à travers l’apparence. Il se poursuit comme un fantôme. Platon en fait un poulet plumé, Linné le classe avec la chauve-souris, Pascal, lui, greffant des ailes d’ange sur la nature la plus sordide, le considère comme un rat volant. Darwin veut qu’il descende du singe, et les derniers progrès de la science le font remonter au cœlacanthe, qui est une espèce de goujon madécasse. Des aventuriers de la pensée, des risque-tout de la zoologie voudraient même qu’il descendît de l’homme, ce qui supposerait qu’il était né avant lui-même. On voit par là où nous allons. Le peu de sérieux de cette hypothèse ne lui laisse pas beaucoup de défenseurs, mais elle fait voir jusqu’où l’homme peut aller se chercher.
            C’est un besoin qui s’exaspère le mardi gras. Le mardi gras est un effort de l’homme pour essayer de devenir lui-même : il se cherche à travers cent costumes, il lui arrive même de se rencontrer. Il se coiffe d’un chapeau pointu, il l’orne d’une plume d’oiseau-mouche, il s’entoure les mollets d’une épaisse peau de mouton, il la retient par ces lanières entrecroisées que le brigand calabrais affectionne sur toute chose, il s’arme d’un pipeau et d’un tambour de basque, il se poursuit parmi ses accessoires, il se cherche à travers lui-même, il finit parfois par se trouver.
            Le président du tribunal met le masque de Fernandel, le sous-préfet se costume en bergère, l’instituteur se coiffe d’un casque grec, la ménagère se déguise en Peau-Rouge, l’industriel en monarque africain. Il arrive même à l’homme, suprême dépaysement, de se travestir en lui-même : Fantômas, au tome VI, se déguise en Anglais (or il est sujet britannique et sergent dans l’armée anglaise !), et j’ai entendu des enfants, s’ornant de turbans et de voiles d’infirmières, déclarer : « Alors, on serait nous ! » Tel est le besoin d’où naquit l’homme de lettres, tel est le désir qui fit Napoléon, les Confessions, les Mémoires d’outre-tombe, Cécile Sorel, et tout autobiographe. Tel est l’homme à travers ses songes ; il se rêve lui-même. Ensuite, il lance des serpentins dans des brasseries. »

La force des chroniques de Vialatte c'est donc ce regard affûté porté sur les choses, regard qui fait de n'importe quel sujet une mine inépuisable de sens et une source de réflexion. Et là aussi il y a une forme de grâce qui impressionne : en règle générale, la chronique est censée être une réaction sur un point d'actualité, souvent l'épiphénomène d'un épiphénomène. Vialatte pervertit cette règle en parlant de tout et (surtout) de rien; du même coup, il atteint une forme d'universalité que n'apercevra jamais, même de loin, le chroniqueur qui a très envie de faire savoir ce qu'il pense de son époque. Cette universalité vient aussi d'une conviction tacite mais omniprésente chez lui: il n'y a rien de nouveau. Quelle que soit l'époque, quels que soient ses sursauts, tout ça participe des gesticulations des humains mais rien ne peut nous étonner. Sentiment traduit par une formule extrêmement récurrente affirmant que telle chose (la femme, les continents, le progrès, le rhinocéros...) "remonte à la plus haute antiquité". Finalement, sans faire de bruit, Vialatte est un véritable anthropologue qui parvient sans cesse à dresser de la nature humaine un portrait d'une justesse confondante. Et ce même, et surtout, quand il décide de parler des animaux, ce qui est une de ses grandes obsessions. Même là, il le fait avec style (affirmer que "l'éléphant est irréfutable", c'est quand même bien classieux) et parvient à mêler le rire et une forme d'émotion qui découle du regard amusé porté sur la mélancolie du genre humain qui doit sans doute, elle aussi, remonter à la plus haute antiquité.

« Il y a chez le bœuf une nostalgie profonde. Il regarde l’homme d’un œil triste ; une bave d’argent lui pend de chaque côté de la bouche ; et, tout à coup, il se met à meugler. C’est un cri qui sort du sous-sol, c’est un écho dans une caverne, c’est un brouhaha médiéval. (…)
            Le bœuf est docile et désespéré. On a tout essayé. Le jour de la mi-carême on lui menait voir le roi et les principaux magistrats. Pour le distraire. Pour essayer de le consoler. C’étaient des hommes considérables aux joues vermeilles, au poil luisant, d’une affabilité parfaite ; parfois glabres et un peu jaunes comme un œuf à repriser les bas. Mais couverts des plus riches étoffes. Parfaitement plaisants à regarder. (…) Il en revenait aussi triste qu’avant.
            Peut-être songe-t-il à sa fin prochaine ? Mon ami D…, qui a vu beaucoup de choses, m’a assuré que son oncle Joseph était ainsi au moment de prendre le train, quand il remontait à Verdun. Il paraît même qu’il mugissait avant l’attaque. Et le capitaine avait fini par le lui interdire parce qu’il effrayait les Bretons. Quoi qu’il en soit, mon ami D… pense que le bœuf a la même nostalgie que celle de son oncle Joseph. Il éprouve la tristesse physique des membres utiles de la société. »

Mais le style de Vialatte ne se résumé pas qu'à cette finesse du langage et à cette capacité à tirer l'observation vers une conclusion à la fois absurde et riche de sens. Il a par exemple pour coutume de faire précéder ses chroniques de chapeaux dans lesquels il annonce tous les sujets qui vont y être abordés. Sa manière alors de faire se succéder des thèmes qui n'ont rien à voir les uns avec les autres, et le choix des mots utilisés pour les résumer aboutissent souvent à des sortes de poème surréalistes très réjouissants.

« Mœurs générales de Willy Bal. – Tri des serpents. – Malice secrète des métaphores. – Nos métaphores font notre portrait. – Voyance, sherlockholmisme et lignes de la main. – Lignes de la main du cuirassier. – Cuirasse du même. – Génie artistique de Pourrat. – Génie scientifique de Willy Bal. – Pain de seigle et château de nuages. – Henri Pourrat donne l’extra-texte du grand livre. – Penseurs à vendre. – Limites du flirt. – Inondations. – Insularisme de l’Auvergne. – Plaisirs du mauvais riche. – Fidel Castro. – Barbe du même. – Grandeur consécutive d’Allah. »


S'il est surtout connu pour ses chroniques, Vialatte s'est aussi illustré dans l'écriture de romans (dont un intitulé La complainte des enfants frivoles, excusez du peu). Tout ce qu'il canalise dans ses chroniques se voit offrir un espace de liberté plus ample quand il passe à la forme romanesque. La mélancolie prend alors toute son envergure, et si l'humour intervient encore, ça n'est que pour souligner la tristesse d'ensemble. Plus particulièrement il est intéressant de voir que la grande obsession de Vialatte romancier, c'est l'adolescence. Mais pas n'importe laquelle, une adolescence qui sonne comme un requiem, comme une dernière respiration avant un plongeon sans fin. On comprend alors qu'il y a chez cet écrivain une sorte d'abattement qui vient de ce que l'adolescence pure, celle des élans désordonnés, des colères imprécises, du feu intérieur, cette adolescence semble devoir être classée sans suite dès lors  que l'homme  grandi décide de faire ce que font les hommes.

« (...) les adolescents ne peuvent pas compter sur les adultes. Les adultes arrondis par le temps, les adultes aux âmes vulgaires et à la logique impeccable, ont peur de tant de richesse et de scorie. Nos regards exigeants leur inspiraient de la gêne; nos bouches menteuses, du dégoût. Orgueilleux et vils à la fois, c'est en les méprisant que nous les prenions pour modèles. »

Les adolescents absolus sont chez lui comme condamnés à mort, une mort concrète ou passive. Au mieux, les adolescents brûlants feront des adultes mélancoliques, mais il semble n'y avoir rien d'autre à espérer. Tout le problème paraît venir de ce que l'adolescence est appelée à finir quand l'homme décide de préférer le confort de l'acquis au déséquilibre des désirs qui le traversent. Or le désir seul semble intéresser Vialatte, et l'idée d'assouvissement est comme une condamnation à vie. Ou plutôt, la vie telle qu'elle s'impose à qui se laisse faire semble ne jamais être à la hauteur du désir qu'elle inspire aux jeunes gens, par manque de cœur.

« C’était l’hiver, les réverbères petit à petit s’allumaient dans la ville ; on était bien dans les salles chaudes. Le ciel sombre couvrait les champs nus. Je ne sais quelle force obscure gonflait notre âme, nous emportait violemment dans la joie. »

« Qu'il y avait d'espoir, sur ces routes, et de tournants, et de grands signes, et d'appels, et de voix qui passaient. »

Tout ça n'est pas très gai au fond. On peut alors adopter deux attitudes: on peut prendre sa tête dans ses mains et gémir doucement; Vialatte choisit la deuxième option: si le cœur y est, on peut s'en amuser, conscient que tout ça ne nous rendra pas le Congo, ni ses fruits. Sinon, on peut saisir cette tristesse à bras le corps et la rendre vivable en la transformant en un bouquet de fleurs séchées par la grâce d'un style d'une grande élégance.

« Ce samedi-là, le grand Charles, qu’on appelait aussi Robespierre, et Damour l’aventureux, qui était bronzé comme un khalife, avaient obtenu la permission d’apporter leurs accordéons dans la cour comme on le faisait chaque année vers la fin du troisième trimestre. Ils s’étaient assis sur deux escabeaux que les petits étaient allés leur chercher avec fierté dans la salle de dessin. Comme ils ne savaient pas lire la musique et ne connaissaient en commun que certain airs, ils jouèrent d’abord la Valse Brune. Les petits qui avaient apporté les sièges s’installèrent à leurs pieds de plein droit pour participer à leur gloire. Robespierre avait un pince-nez attaché sous son sarrau noir par un long cordon, et une casquette dont, à l’inverse de tous les autres, il tirait le turban par devant de façon à cacher les palmes ; il jouait d’un air grave et patient ; Damour portait le panama de son oncle, l’épicier de la Tour-Tailhade ; il avait une figure en lame de rasoir et de beaux yeux de chèvre, noirs et dorés, presque sans blanc ; il jouait, le chapeau sur la nuque, la tête penchée de côté, avec un sourire invariable, dans le vide, pour lui tout seul. Depuis, il est mort, en Amérique… Il y était parti avec Robespierre ; Robespierre est revenu seul ; c’est lui qui nous a raconté cette histoire : on avait assis le cadavre chaud sur la banquette d’une automobile ; en arrivant on n’avait plus pu le détendre. Des détails navrants…
            Les petits assis en rond par terre, en tailleur, avec leurs mains terreuses dans le creux de leurs sarraux noirs, admiraient, la bouche ouverte, de toute leur confiance et de tout leur corps.
            Le surveillant du dortoir prolongea la récréation de trois minutes pour permettre à Damour et au grand Charles de terminer Ne rendez pas les hommes fous.
            (…)
            Deux internes s’étaient mis soudain à valser dans le préau désert ; leur danse soulevait un nuage de poussière ; ils tournaient si vite que leurs tabliers formaient autour d’eux une grande cloche noire. »




N.B. : les textes cités ici proviennent de l’Almanach des quatre saisons, de Et c’est ainsi qu’Allah est grand, de la Complainte des enfants frivoles et de Battling le ténébreux.

08 mai 2012

Hitoshi Matsumoto


Quand vient le moment de parler d'Hitoshi Matsumoto, on voudrait pouvoir le faire dans un long chant extatique hurlé par une chorale de clochards habillés en anges juchés sur un char tiré par huit cent quarante-sept pécaris peints en rose. Mais bon, la conjoncture, tout ça, écrivons plutôt un billet. Pour dire déjà, pour de vrai, qu'Hitoshi Matsumoto est à notre sens un des cinéastes les plus prometteurs et doués qui soient actuellement. Et que, par conséquent, il est plus que conseillé de se ruer au cinéma pour voir Saya Zamuraï, son premier film à avoir les honneurs d'une sortie en salle en France. Et ensuite pour dire pourquoi Hitoshi Matsumoto est très fort:


- après une longue expérience d'amuseur télévisuel, il réalise en 2007 son premier long-métrage, Dai Nipponjin, dont il tient également le rôle-titre. Et d'ores et déjà il impressionne: le film commence comme un documentaire sur un homme dont on ne saurait pas trop dire ce qu'il fait dans la vie, à part être un marginal. On est alors en plein simili-cinéma vérité, mais on est déjà scié par la force comique hallucinante de Matsumoto en tant qu'acteur. Il ne bouge presque pas, parle d'un ton monocorde, garde un visage très statique, et pourtant le moindre de ses micro-mouvements, sa manière de recoiffer sa longue chevelure, les regards ou les silences qui entrecoupent ses réponses aux questions des journalistes qui le suivent, tous ces éléments sont chargés d'une puissance comique hallucinante. Et puis le titre ("Le grand japonais") s'explique soudain, et du cinéma vérité on glisse vers une sorte de cinéma à grand spectacle parodique où le personnage principal, qui s'avère être à temps partiel une sorte de défenseur de la veuve et de l'orphelin, doit se battre contre des monstres. Grand spectacle parodique car volontairement mou, pataud, tout comme l'anti-héros qu'incarne Matsumoto. Même si ce premier film contient son lot de maladresses (sauvées par un final absolument délirant qui vaut à lui seul le détour), on est frappé par la capacité de Matsumoto à ne respecter aucune convention cinématographique, à pratiquer un  coq-à-l'âne stylistique très réussi et à parsemer son film d'idées comiques prodigieuses. Derrière tout ça se cache de surcroît un véritable talent pour inclure dans un récit a priori parfaitement burlesque une mise en abyme réfléchie. Sans s'appesantir sur lui-même, Matsumoto évoque en filigrane ses interrogations quant à la finalité de son travail, à l'éventuel lien existant avec le public, à la validité de tout ça. Et y a pas à tortiller: quand un artiste arrive à parler de ses doutes sans pleurnicher sur son sort et en livrant une réflexion qui ne vise pas l'autosatisfaction, c'est bougrement intéressant.


- vient ensuite Symbol en 2009, film dont le synopsis pourrait être encadré puis exposé dans les plus grands musées d'art contemporain du monde: un homme en pyjama (joué par Matsumoto) se réveille enfermé dans une salle dont les murs sont constellés de petits sexes masculins, tandis qu'au Mexique un lutteur surnommé l'homme escargot se prépare pour un énième combat perdu d'avance. A chaque fois que l'homme en pyjama appuie sur un sexe s'ensuit une conséquence imprévisible dans la salle où il se trouve, et bientôt il comprend que la possibilité d'une fuite réside dans la réaction en chaîne de certains de ces phénomènes. Autant dire qu'on ne sait pas où on met les pieds quand le film commence, et c'est une bien belle chose puisque le résultat est proprement ahurissant: non seulement Matsumoto confirme son génie comique absolu (et un goût marqué pour les coiffures sobrement ridicules, ce qui n'ôte rien à la chose), non seulement il fait preuve de qualités de réalisateur de plus en plus certaines, notamment dans le va-et-vient entre la salle mystérieuse et le Mexique et dans la capacité à jongler entre ces deux univers et leurs codes narratifs très distincts, mais en plus, après nous avoir fait crever de rire, Matsumoto nous cueille avec un final impressionnant, complètement métaphysique et riche de sens. Pour faire bref on pourrait dire que Symbol est une sorte d'apocalypse cinématographique, dans le sens où tous les repères du spectateurs sont mis à mal avant que soudain ne jaillisse une révélation sublime hors de ce qui ressemblait à un gros bordel. On se demande si on a déjà vu ça avant; bien sûr il y a les films des Monty Python, mais leur attachement à une ligne narrative plutôt claire les empêchait d'entrer dans une forme expérimentale de leur art. On pense aussi à Getting any? de Kitano, déjà pour les similarités qui rapprochent son parcours de celui de Matsumoto, mais aussi pour la folie furieuse comique qui portait ce film. Seulement Kitano ne parvenait pas à atteindre par le biais du comique l'ampleur cinématographique et spirituelle de Matsumoto. Alors voilà, Symbol est un film unique, l'un des plus beaux que nous ayons vu ce siècle-ci.


- et voici enfin Saya Zamuraï, qui est donc le premier film de Matsumoto à sortir en salles en France (même si grâce à de chouettes festivals comme Hallucinations Collectives on a pu jouir du visionnage de ses deux autres films sur grand écran). C'est aussi son premier film en costumes, et le premier film où il n'apparaît pas à l'écran (à part à la toute fin pour une sorte de clin d’œil caché plein de sens). Ce film raconte l'errance d'un samouraï fuyard, délesté de son sabre, inconsolable depuis la mort de sa femme et harcelé par sa toute jeune fille qui ne peut supporter de le voir agir avec si peu de dignité et ne cesse de l'enjoindre à se suicider. Après s'être fait arrêter il se voit proposer un marché: s'il arrive à faire sourire le fils d'un chef de clan, rendu neurasthénique par la mort de sa mère, il aura la vie sauve. Sinon il sera condamné, au bout de 30 jours, à se faire seppuku. S'ensuit une succession de tentatives foutraques et souvent très drôles de provoquer le rire chez cet enfant. 


A travers ce film légèrement plus conventionnel, on sent que Matsumoto s'adresse à un public plus large. Grand bien lui en prend puisque, sans trop en dévoiler, ce qui commence comme une comédie burlesque se transforme petit à petit en réflexion sur l'art et la vie en général où Matsumoto semble se demander comment émouvoir un monde d'enfants tristes, comment agir quand on est délesté de l'outil qui nous constitue socialement parlant, ou comment trouver une marge de manœuvre qui nous permette de cohabiter avec le monde extérieur sans renier pour autant ce qui fait de chacun de nous un individu. Et alors on rit, on réfléchit un peu, on rit encore, et puis à la fin d'un coup, sans avoir rien vu venir, pan!, on pleure. Parce que non content de réaliser un film de manière quasi expérimentale (l'acteur principal, un marginal dotés de problèmes mentaux, ne savait pas qu'il tournait un film, le réalisateur ayant tout fait pour lui laisser penser qu'il s'agissait véritablement pour lui de relever le défi consistant à faire rire cet enfant), Matsumoto nous emmène cette fois sur un terrain différent grâce à une fin de film qui permet une relecture a posteriori de tout ce à quoi on vient d'assister. Beaucoup de questions sont posées, beaucoup de sujets sont abordés mine de rien, et l'ensemble s'accomplit dans un aboutissement qui fait de Saya Zamuraï un maître étalon du film trôle[1].


Ainsi existe Matsumoto, qui parvient à allier une personnalité unique et intègre à un exercice artistique profondément touchant et universel, qui est capable de remplir ses films jusqu'à la gueule d'humour, d'émotions et de sens. Bien évidemment, ce film ne bénéficie pas d'une sortie nationale immense (il jouit cela dit d’une critique très positive, c’est déjà ça). Autant dire que si vous avez la chance d'habiter à proximité d'un endroit où il est projeté, il vous est absolument nécessaire de vous y ruer. Parce qu'il faudrait voir à savoir saisir le bonheur là où il se trouve.


[1] Contraction de triste et drôle. Ce concept est furieusement XXIème siècle.

03 avril 2012

Parents


« Mange ta viande. »
Le papa de Michael


Michael est un enfant. Ses parents lui apprennent donc à dire bonjour aux gens qu'il ne connaît pas. Quand une de ses camarades de classe lui dit qu'elle vient de la lune, il la croit. Quand il dit qu'il a une camarade de classe qui vient de la lune, il se fait gronder. Michael croit que si on passe un chat noir au four, qu’on le dépiaute et qu'on mange ses os, alors on peut devenir invisible. Michael aimerait sans doute bien être invisible. Il n’aurait plus besoin de se cacher pour écouter les adultes parler, parler vraiment, pas parler pour de faux comme ils parlent aux enfants ou aux animaux domestiques. Parler vraiment. Et dire des choses terrifiantes. Quant à ce qu’ils font quand personne ne les voit…


Parents est un assez bon exemple de grand film poignardé dans le dos par un studio déçu par le résultat. « Déçu » parce que Parents n'est pas le film auquel le studio s'attendait, et que dès lors il est raté puisqu’il n'existe pas de bonne surprise à Hollywood, mais seulement le respect satisfaisant d’un cahier des charges. Ce qui est amusant, c'est que le sort subi par ce film est comme le reflet d’icelui: c'est l'histoire d'un enfant qui ne ressemble pas à ses parents, et qui ne ressemble pas à ce que devrait être un enfant.
Malheureusement, on ne peut pas le noyer…
Pour un film c’est moins compliqué : on pourrit sa sortie, on le publie en DVD à la va-vite et on l’enterre.


Parents est un grand film parce qu'il évite toutes les facilités qui permettraient de le cataloguer, ce qui arrangerait tout le monde.

« J'aimerais tellement pouvoir le ranger dans une boîte et dire « Oh voici Michael, le petit maniaco-dépressif. » dit la travailleuse sociale qui fait office de psy dans l'école de Michael.

Parents est à la fois une comédie grinçante, une sorte de film d'épouvante, une réflexion sur le mode de vie occidental, un questionnement sur ce que c'est que d'être "des nôtres" et un film lynchien sur l'enfance et le rapport au réel. Mais dans le désordre et à rebours ça marche aussi: Parents est tout ça à la fois. Ce film raconte une même histoire sur deux modes différents: l'un est un suspense très finement et courageusement mené à son terme, dont nous ne dirons rien ici pour ne pas gâcher la surprise de qui parviendra à trouver ce film. L'autre mode du récit, tout aussi subtil, repose sur la brillante idée de montrer un monde on ne peut plus banal par le biais du regard d'un enfant. Mais pas un enfant de publicité avec des yeux vides, non : un vrai enfant qui se pose des questions, qui ne comprend pas tout et qui développe des angoisses marquées par un imaginaire morbide. À moins que…


Pour incarner un personnage si complexe, il fallait un jeune acteur à part; il s'appelle Bryan Madorsky. La preuve que c'est un enfant acteur à part: il n'a pas fait d'autre film. Mais on peut préciser: cet enfant joue comme un acteur bressonien, tout en retenue, il privilégie le geste en moins, l'absence de mimique. L'effet à l'écran est saisissant: son personnage, porté par cette interprétation, prend une ampleur psychologique phénoménale ; sans cette qualité de jeu il y a fort à parier que le propos du film ne serait pas si frappant. Pour résumer, grâce à sa manière de jouer, Bryan Madorsky est le petit Michael: un enfant qui ne reconnaît pas les règles de ce jeu comme les siennes, et qui dès lors n’est pas très sûr de vouloir jouer.

"Eh bien jeune homme tu me fais peur aussi! Tu ne me ressembles pas, tu ne fais rien comme moi, tu me détestes! Et tu sais quoi? Je ne suis pas fou de toi non plus!" dit le père de Michael à son fils.

D'un point de vue technique, on peut trouver chez le réalisateur Bob Balaban une grande qualité (en plus de celle d'avoir un nom rigolo): une capacité saisissante à faire ressortir de n'importe quelle scène du quotidien les tensions ignorées qui s'activent sous la surface. Ainsi d’une scène de dîner tout ce qu’il y a d’ordinaire où l’on sent derrière l’attitude d’un père enjoignant son fils à manger tout un lot de condamnations faisant de chaque affirmation de soi une faute, de chaque ébauche de prise de distance vis-à-vis de la norme du ventre un crime en puissance. Au fond on n'est pas loin de la démarche selbyenne vis-à-vis de l'American way of life, mais cette fois étendue à un mode de vie occidental dans son ensemble : il suffit de regarder ce qui se cache vraiment derrière pour prendre peur. Le tout est présenté sans en faire des caisses, à l'aide d'une imagerie très simple en soi, mais fascinante dès lors qu'on saisit les enjeux présents en filigrane. La mise en scène est aidée par un sens très sûr de l'ambiance sonore qui rappelle un certain David L., tout comme le fait la présence à la musique d'un certain Angelo B. dont les mambos menaçants et prêts à imploser font merveille dans cet univers.


De ce tourbillon de talents et de qualités naît donc Parents, un film qui cache derrière une identité visuelle initiale faussement bonhomme une réflexion affûtée sur la question des normes et des structures qui régissent dans l’ombre notre mode de vie, le tout vu à travers le regard obsédant d'un enfant à la sensibilité exacerbée. On est à mille lieux de l’illusion d’un âge d’or innocent et léger, on touche au contraire à une vérité profonde quant à la position de l’enfant dans une société de masse : conscient de la violence de cette dernière, prisonnier de l’éducation normative qu’il reçoit, mais trop sensible encore pour être vraiment dupe. C'est bien simple: en terme de métaphore sociale, nous plaçons Parents de Bob Balaban à côté de la Métamorphose de Kafka.


27 mars 2012

João Portofino, cinéaste total

Il y a encore cinq ans, les films de João Portofino n’étaient qu’un chapitre de la vaste anthologie des légendes cinématographiques. Films perdus, détruits, disparus, films fantômes dont certains avaient entendu parler comme d’autres croient se souvenir avoir entraperçu une nuit les rivages de l’Atlantide. Et puis l’hautement improbable s’est produit : des cartons de bobines retrouvées dans un vide-grenier à Blacksteel, Iowa, une restauration minutieuse dans les laboratoires de la cinémathèque de La Paz et un pari fou, fidèle à l’esprit du défunt réalisateur : projeter ces films de manière imprévisible, forcer la main du hasard. Dans un entrepôt désaffecté de Flint, dans une clairière à quelques encablures de Malmö, dans un champ de ruines du côté de Geropotamos ou sur la paroi glacée d’un sommet de l’Oni-Sura, la filmographie de João Portofino a repris vie. Ceux qui ont assisté à ces projections improvisées parlent d’une seconde naissance sans pouvoir trouver d’autres mots pour évoquer cette expérience. Trouver les mots, c’est bien là le problème… Heureusement, il nous reste ceux des autres.

De la vie d’homme de João Portofino avant qu’il ne se lance dans la réalisation, on ne sait rien. Il se fait un nom en réalisant à la fin des années 60 quelques films produits sous l’impulsion d’Américo Tomás, dernier président de la dictature salazarienne. Leur but est de maintenir l’illusion d’un Estado Novo fort, en pleine possession de ses moyens et au service d’un Portugal où le bonheur n’est pas un vague concept. De Cache-cache lisboète, les Sirènes du Tage ou encore Retournons à Coimbra, mon amour on ne sait plus grand-chose aujourd’hui, et c’est au fond sans importance : si, à l’issue de ces tournages, Portofino a le sentiment de parfaitement maîtriser la technique cinématographique classique, il est en revanche torturé par la culpabilité. Il est convaincu d’aller à l’encontre de son cinéma, celui qu’il porte au plus profond de lui.

Conscient que l’heure n’est pas à la tiédeur, João Portofino prend alors une décision radicale : à l’issue de l’avant-première officielle de son dernier film propagandiste, Deux cœurs à l’assaut du Ponta do Pico, il se crève les yeux face à une assemblée essentiellement composée de bureaucrates et de gradés. Le scandale qui en découle et les années d’emprisonnement qu’il écope pour son acte de rébellion lui importent peu, il a le sentiment d’être  enfin en accord avec lui-même, et considère que son cinéma est à venir : « Dorénavant je filmerai avec la sensation, pas avec le regard. Ma caméra captera l’impalpable, ce qui vibre dans l’air.[1] »

Ses démêlés avec la censure le forcent à attendre la chute de l’Estado Novo pour pouvoir mettre enfin en action sa conception du cinéma. Vient alors le premier film qu’il réalise sans avoir l’impression de mentir, Une âme verrouillée de l’extérieur (1975). Si le fond de cette œuvre, marquée par les thèmes de l’aliénation et de l’incommunicabilité, suscite l’admiration, c’est surtout la méthode de travail de Portofino qui attire l’attention de la cinéphilie mondiale : « Equipe technique  réduite, caméra au poing, la réalisation de Portofino est radicale : après avoir discuté avec les acteurs, il vérifie avec son chef-opérateur que la pellicule est bien engagée dans la caméra, puis lance « Marco ? » « Polo » répond son acteur principal. João oriente alors l’objectif dans sa direction et glapit « Ação ! » L’air est remplir d’une tension palpable, les acteurs scandent leur texte, comme en transe, et Portofino évolue autour d’eux, suivant leur voix, se cognant parfois contre un technicien, trébuchant ailleurs sur un élément de décor. Qu’importe : « Mon cinéma, affirme-t-il, c’est 24 accidents par seconde. »[2]

Derrière cette conception absolument novatrice de la manière de réaliser un film se cache une réflexion enrichie par des heures de méditation et par des engagements politiques forts. C’est une approche marxiste de la création cinématographique qui oriente les choix de João Portofino : « En relisant le Manifeste du parti communiste et en reportant ses concepts sur le domaine artistique dans lequel j’évolue, j’ai compris que la technique cinématographique était un outil de production comme un autre, et par là même un mythe dont le but est d’empêcher le prolétariat de se saisir d’un moyen d’expression si puissant. En vérité, lorsqu’il s’agit de réaliser un film, la technique s’apprend en quinze minutes. En revanche, c’est le combat d’une vie que celui d’aller contre la caméra et ses facilités. Comme tout artiste total, je me bats contre mon art et contre ses outils. Mon but ultime serait de réaliser un film à l'aide un pot de yaourt vide.»[3]

Si une Âme verrouillée de l’extérieur est salué tout autour du monde comme un film essentiel qui donne une nouvelle orientation à l’art cinématographique (et ce malgré le refus catégorique qu’oppose son auteur à toute proposition de sélection dans un festival), João Portofino n’est pas satisfait du mouvement qu’il imprime à son art. Il a le sentiment de ne pas encore avoir façonné le langage cinématographique qu’il veut utiliser, et conséquemment de ne pas avoir véritablement exprimé les idées qui le hantent. Après ce qu’il considère donc comme un coup d’essai, il se lance dans sa « trilogie des retrouvailles »[4].

« J’ai commencé en partant à la poursuite d’une idée : le rapport de l’Homme à l’Homme n’est que l’éternelle retrouvaille de soi avec soi. J’ai travaillé, travaillé, enregistré des heures de réflexions préparatoires, mais j’avais toujours le sentiment que quelque chose m’échappait. Et puis je me suis aperçu que plutôt que de courir derrière mon cinéma, il valait mieux me projeter au devant de lui, être la 25ème image, l’imprévisible. Alors je suis entré en observateur dans un asile psychiatrique de la région de Bobrouïsk, et j’ai tenté de capter les interactions entre les fous. Deux ans plus tard, j’avais trois films de cinq heures chacun. Mis bout à bout, ils racontent selon moi la véritable histoire de l’humanité : incommunicabilité, appréhension, et activités en plein air. Tout est là-dedans, de l’enlèvement des Sabines à la révolution des œillets en passant par la Lorraine avec mes sabots. »[5]

Après avoir accompli ce que bon nombre de spécialistes considèrent comme son grand œuvre, João Portofino décide de prendre du recul : « Je m’étais tout prouvé, j’avais étayé toutes les thèses que j’avançais. J’avais le sentiment d’être arrivé au bout de ma démarche artistique, de mon parcours politique et de ma vie d’homme. Et pourtant, je ne me sentais pas prêt à mourir. » explique-t-il en 1992 au sortir d’une longue période d’inactivité. « J’ai jugé nécessaire de prendre des distances afin de redéfinir mes objectifs et de renaître de mes cendres. J’ai commencé par détruire tous mes films, comme pour opérer un nouveau départ absolu. Et puis je me suis retiré du monde et j’ai vécu en ermite jusqu’à ce que je sente bouillonner en moi une sorte de nouvelle virginité. »[6]

C’est à la suite de cette  expérience qu’il réalise en 1994 ce qui sera son ultime film, l’Aliénation, petit papillon. Le montage confié à la fidèle Roberta Setúbal dure trois ans. Il n’aboutit donc qu’après la mort de João Portofino lors d’un accident de montgolfière durant l’été 1995. « Cette dernière expérience le mène aux portes de l’anti-cinéma en faisant le non-récit  d’une expérience avortée de la vie retranscrit par le prisme de points de vue constamment changeants. », comme l’explique Calvin Benouram dans la notice de présentation du film. Concrètement, il s’agit de la représentation d’un seul et même événement (un ouvrier remet en route une tourneuse fraiseuse qu’il vient de réparer) filmé sous 365 angles différents, à raison d’une minute par plan. « L’idée, du moins nous  le supposons puisque João était un homme secret quant à ses intentions, est de mettre en avant l’absurde du mode de vie occidental, aliénant, consumériste et meurtrier pour les classes sociales inférieures. »

Ce film testament suscite à sa sortie des réactions d’un enthousiasme rare ; le critique Kenshi Matsumoto ira même jusqu’à parler d’une œuvre « qui rend toute nouvelle tentative de cinéma superflue. » Pourtant, suivant les dernières volontés de Portofino, l’unique copie de l’Aliénation, petit papillon sera détruite dans un grand feu d’artifice donné au-dessus de la zone portuaire de Portimão pour célébrer la fête du travail en 1998. C'est du moins ce que chacun croyait jusqu'à la découverte mentionnée plus haut.


Le touriste avisé ira se promener dans la friche industrielle située à 30 km au nord de Braga. Il trouvera devant l’ancienne permanence syndicale une statue érigée à la mémoire de João Portofino par l’amicale des chaudronniers du Cávado. Composée de chutes de métaux, elle représente le cinéaste dans la posture pensive qu'il adopte sur l’unique photographie qui reste de lui, lui qui avait pour coutume de brûler toutes ses archives personnelles annuellement. Sur le socle de la statue est gravé le haïku avec lequel Eugène Pelouse conclut son « Il n’y a pas de caméra » - le cinéma aveugle de João Portofino[7] :

                                   «Viens, provoque la nuit
                                   Coração, ô beija-flor
                                   Le vide se remplit. »

Nous avons fait ce pèlerinage. C’était en compagnie d’Arturo, chef d’équipe à la retraite. Arrivés devant la statue, il nous a fait remarquer sa grande propreté, tandis que toutes les installations alentour sont maculées de guano. Il s’est tu, la gorge serrée, puis du pouce il a effacé une larme qui roulait sur sa joue et a conclu « C’est ainsi, senhor : les êtres ailés ne se conchient jamais. »


[1] « Les élans impriment la pellicule », entretien avec João Portofino par Claudius Pontillon, in. la Notice cinématographique n° 572, octobre 1971
[2] Un tournage homérique, reportage de Christine Papier pour Le cinéma à venir n° 865, août 1975
[3] Extrait d’un entretien avec Sergueï Kouliakov pour Actions ! n° 75, hiver 1978
[4] Composée, pour mémoire, de Que faisais-tu, Ivan Ivanovitch ?, d’Où étais-tu, Mirko Cukoc ? et de Que mangeais-tu, Gyorgos Andratheanou ?
[5] João Portofino : fou du roi ou roi des fous ?, article de Giancarlo Finocchio paru dans uno Sogno che si muove, no ? n° 15, juin 1984
[6] Extrait d’un entretien avec Sandford O’Reilly pour the New cinematographer n° 1, mars 1995
[7] Cette thèse est l’œuvre incontournable pour qui s’intéresse à Portofino ; biographie analytique et critique écrite uniquement sous forme de haïkus, elle offre une approche aussi bien informative que sensitive de sa filmographie.

14 mars 2012

Growing Light

"Qu'un éclat naisse de la rencontre de deux silex, ou des étincelles de l'introduction d'une flammèche dans une poudrière: nous nommerons "lumière" toute manière de contradiction des ténèbres.
Qu'une lueur apparaisse dans la plus profonde nuit de l'âme, qu'une étoile inespérée indique l'est à la caravane perdue: nous nommerons "lumière" toute contradiction de l'abattement.
Qu'une réponse soit apportée: nous trouverons la lumière dans tout ce qui éclaire, tout ce qui réchauffe."

Extrait du Traité des choses vues d'Abu Nasr Ibn Zakariya


Growing Light se télécharge ici, et dedans on trouve:

01 Perdu dans l'obscurité, notre héros cherche une lumière
02 Del - Answering machine song
03 ATK - Sortie de l'ombre
04 Sly & the Family Stone - Everybody is a star
05 Spring - Black & blue
06 Django Reinhardt & le Quintette du Hot Club de France- My serenade
07 The Velvet Underground - Beginning to see the light
08 Maher Shalal Hash Baz - Post office
09 Bastien Lallemant - L'après-midi
10 Ibon Errazkin - Pasatiempo poético
11 Mathieu Boogaerts - Un petit peu de crème
12 Chris Montez - Call me
13 Summer Camp - Autour de la lune
14 Georges Brassens - Puisque vous partez en voyage
15 Single - Vete
16 Mayo Thompson - Dear Betty baby
17 Louis Armstrong & his Orchestra - Exactly like you
18 Gilberto Gil - Aqui e agora

Comme qui dirait que ça sent le printemps, et que nous vous le souhaitons bien bon.

09 mars 2012

Black Mirror

Nous allons rabâcher parce qu'on ne le répètera jamais assez: les journalistes c’est rien qu’un sac de cons. Pour plein de raisons, et parmi elles nous en relèveront une qui a à voir avec ce dont nous allons parler ici : quand il s’agit de séries télévisées, 85% des spécialistes ont les yeux tournés vers les États-Unis où ils espèrent toujours trouver LE nouveau phénomène (qui n’est en général qu’une vague resucée de quelque chose de plus ancien). Pendant ce temps-là ils ne s’intéressent pas à ce qui se produit ailleurs (pas plus que les dirigeants des chaînes de télévision françaises d’ailleurs), et surtout pas à ce qui se produit en Angleterre. Et c’est fâcheux, car s’il y a un pays qui sait faire autre chose de la télévision qu’un écran publicitaire de luxe, c’est bien l’Angleterre. C’est simple : entre la liberté de ton, la liberté artistique et l’ouverture à des univers différents qui y règnent, on a parfois l’impression que ceux qui dirigent la fiction télévisuelle anglaise sont des anarchistes shootés au LSD 24h/24[1]. Et mieux encore : la télévision anglaise n’a pas peur d’accueillir en son sein des ennemis de la télévision. Ça relance bien sûr l’éternel débat sur la validité de la démarche consistant à se servir d’un outil pour en démontrer les dangers, mais parfois le résultat et la force de son éclat balayent toutes les objections. C’est ce à quoi est parvenu le très saint Chris Morris (dont la photographie a remplacé les crucifix de par chez nous), et même s’il n'atteint pas ce niveau, nous sommes tentés de dire que Charlie Brooker fait partie de la même famille.

Personnalité assez connue en Angleterre pour ses interventions multiples dans la presse écrite comme à la télévision, Charlie Brooker avait mis son monde d’accord il y a quelques années en écrivant une mini série intitulée Dead Set. Il y a racontait une prolifération zombie mettant en danger la race humaine et la civilisation dans son ensemble, mais en confrontant cette menace à des candidats de la télé-réalité Big Brother protégés de ce péril dans leur maison coupée du monde. S’il cédait à la nécessité de créer du divertissement et de faire aboutir les pistes narratives lancées, Brooker réussissait tout de même à balancer quelques jolis coups de savates dans les dents de notre époque. Il y parvenait notamment grâce à une utilisation finaude de la figure du zombie, montrant comment la fascination pour un spectacle télévisuel complètement factice et vain rendait n’importe quel téléspectateur aussi dénué de cerveau et inhumain qu’un mort-vivant (manière polie de dire qu'en matière de télé-réalité le plus con des deux n'est pas celui qui s'expose, mais celui qui regarde). Il en profitait aussi pour tirer un portrait effrayant car juste d’une civilisation, la notre, qui à force d’infantilisme finit par être dépendante à l’autorité par refus de prendre ses responsabilités. Tout ça prenait fin dans une ambiance qui laissait le spectateur dans un état mélangé de tristesse et d’abattement qu’on n’a pas l’habitude de connaître devant la machine à divertir qu’est la télévision ; de la très belle ouvrage en somme.


Il y a trois mois, Brooker a à nouveau frappé en lançant une sorte de trilogie télévisuelle intitulée Black Mirror (qui vient tout juste de paraître en DVD). Si certains voient dans ce titre une allusion au morceau d’Arcade Fire (qui renvoyait il est vrai à la capacité qu’ont les images à créer une représentation qui se substitue à la réalité), Brooker annonce clairement la couleur quant à la matière qui a nourri ici sa réflexion : « Si la technologie est une drogue - et elle ressemble bien à une drogue - alors quels sont, précisément, les effets secondaires? » Le miroir noir du titre, ce sont les écrans qui entre télévisions, ordinateurs, smartphones, tablettes numériques, et autres gadgets nous cernent. La question est de savoir quelle image de notre civilisation ces miroirs nous renvoient. Et la réponse donnée par Black Mirror inquiète autant qu’elle impressionne.


Ce titre regroupe donc trois segments sans aucun lien les uns avec les autres, et chacun adopte une perspective particulière. Le premier offre une réflexion sur l’information à l’ère des réseaux sociaux en racontant comment un premier ministre se trouve forcé à copuler avec une truie devant les caméras pour sauver la princesse d’Angleterre. Le  second est un récit d’anticipation qui pose la question d’une possible révolte à l’ère du spectacle-roi. Le troisième enfin (le seul à l’élaboration duquel Brooker n’ait pas participé) reprend le schéma classique de la dispute de couple, mais en lui ajoutant un ingrédient futuriste pervers, une sorte de mémoire externalisée qui permet de stocker et de revisionner à l’envi n’importe quel souvenir. Dans  les trois cas, l’intelligence le dispute à la qualité technique d’ensemble. Si le premier segment est celui qui s’ancre le plus dans notre réalité quotidienne, il n’est pas forcément le plus percutant pour autant, peut-être à cause de son hésitation entre la farce « hénaurme » (un premier ministre qui copule avec un cochon donc) et la réflexion sur un fait devenu on ne peut plus quotidien (l’échange d’informations à toute vitesse entre les chaînes d’informations et les différents réseaux existant sur internet, pour le meilleur comme pour le pire). Le deuxième segment est peut-être le plus percutant ; c’est sans doute s’avancer un peu, mais on est tentés de dire qu’en terme de pertinence et de puissance, il est à la hauteur de glorieux ancêtres de l’anticipation  tels Orwell ou Zamiatine. Non seulement dans sa capacité à faire exister un monde totalitaire effrayant mais plausible (car métaphoriquement très très, mais alors très, proche du notre), mais surtout en ce qu’il fait surgir dans cet univers cauchemardesque une forme d’espoir reposant sur la nature humaine, espoir qu’il s’emploie ensuite à confronter à cette réalité parallèle pour montrer à quel point cette dernière l’affaiblit. Autant dire qu’on n’en sort pas indemne. Le troisième segment est également très fort dans sa capacité à représenter un monde qui, parce qu’il n’est pas apte à se défaire de schémas factices créés par le spectacle dans son ensemble, choisit de vivre en se noyant dans le mensonge et se trouve incapable d’accepter l’imperfection fondamentale de l’être humain.


Nous nous devons de rester aussi vague que faire se peut ; le mieux est encore de découvrir ces trois moyens-métrages en en sachant le moins possible. Ces films (oui, on est tentés d’en parler comme de films) sont dotés d’une capacité d’écriture assez rares, capable de créer des univers précis sans se sentir obligée de tout révéler sur leur fonctionnement dès le départ. On a donc le sentiment de découvrir un monde dans son ensemble à mesure que progresse le récit d’une histoire spécifique. Quand c’est terminé on regarde autour de soi et on a l’impression de faire la même expérience, mais avec le monde réel. Car finalement il y a un axe principal commun à ces trois films. Ils sont le portrait d’une civilisation de spectateurs qui s’enfoncent dans une forme d’apathie intellectuelle[2], où la représentation de la réalité prend plus de poids que la réalité elle-même et où l’on finit par se penser en tant que représentation pour finalement devenir spectateur de soi-même. Que la télévision propose ce type de programme est rare et, pour tout dire, assez inespéré.



[1] En parlant d’hallucinogènes, ne dépensez pas votre argent en acides ou autres champignons, regardez plutôt  Noel Fielding’s Luxury Comedy, dont la première saison vient tout juste de s’achever ; c’est un peu comme marcher la tête en bas dans un tableau du douanier Rousseau en écoutant un orchestre d’huîtres reprendre des standards new-wave avec des instruments qui n’existent pas.
[2] Ne serait-ce que parce que le cerveau utilise 20% de ses capacités quand on est devant la télévision alors qu’il en utilise 80% quand on lit, par exemple.

10 février 2012

Lucia Bosè & Gregorio Paniagua - Io Pomodoro



Ça commence par le bruit d’une porte qui grince longuement et en quelque sorte tout est déjà dit : Io Pomodoro est l’ouverture vers quelque chose d’autre. Non pas un voyage à l’autre bout du monde, cette porte est peut-être celle du grenier. Non, c’est partir de ce que l’on connaît, ou croit connaître, pour s’apercevoir qu’il y a derrière bien des choses que  l’on ignore, et puis aller vers ce mystère. C’est s’appuyer sur deux tendances musicales, l’une antique, l’autre naissante, et de les unir dans un même geste pour voir ce que ça va donner. C’est se saisir de deux pôles qu’a priori tout oppose, et habiter l’espace qui les sépare. Et c’est finalement s’apercevoir que dans cet entre-deux réside la liberté absolue, celle qui consiste à prendre les normes constitutives de ces pôles pour ce qu’elles sont et à les traiter comme elles le méritent, en se les collant ici (voir fig. A).


Io Pomodoro c’est la rencontre absolument improbable entre une actrice italienne au destin déjà remarquable en soi (caissière dans une pâtisserie à qui Visconti, qu’elle ne connaît pas, dit un jour qu’elle finira par faire du cinéma, puis miss Italie à 16 ans, puis actrice pour Antonioni, Fellini, les Taviani et bien d’autres, puis quittant tout pour vivre avec le torero Luis Miguel Dominguín, etc.) et un compositeur espagnol, spécialiste de la viole de gambe et d’instruments aux noms rigolos comme la vihuela et le hurdy gurdy, qui fait revivre des musiques anciennes en s’esquintant les yeux sur des fragments de papyrus et en fabriquant à nouveau des instruments disparus depuis des siècles. Parallèlement à ça il se repose en créant des disques concepts dans lesquels il joue plus de deux cent instruments[1] (du sitar aux balles de ping-pong). On imagine une personne originale. Certains disent même qu’il est moine. On ne sait pas.

C’est ce qui est immédiatement plaisant avec Io Pomodoro : on n’a pas la queue d’une idée du pourquoi et du comment de cet album ; le résultat serait conventionnel, on s’en cognerait un peu. Seulement voilà, ce disque est un disque univers fait d'une musique qui n'existe pas, il redéfinit les frontières (elles enflent et se distordent, et pètent en rigolant fort) et, chemin faisant, se permet de taper en plein dans le sublime au beau milieu  de ces jeux de construction quasi enfantins. Concrètement, c’est le mariage a priori contre nature entre des influences musicales anciennes (médiévales, arabo-andalouses, parfois même venues de la Grèce antique) et l’électro grandissante (nous sommes en 1981). Là-dessus, des poèmes écrits et chantés, scandés parfois, par une femme à qui personne n’a sans doute jamais demandé ce qu’elle pensait de la création poétique. On passe d’une sorte de ballade mystique sur une reine couronnée de lumière à des considérations sur la verdeur des martiens, d’une poésie descriptive quasi psychédélique qui ressemble aux oraison mystiques de la folie hérétique à des jeux avec la souplesse du langage où il s'agit de le faire plier jusqu'au bord de la rupture; voire à le faire rompre, parce que c'est rigolo de voir ce qu'il peut y avoir après.On peut mettre les mains dans ce qui se répand hors de lui et se barbouiller la figure avec, et puis faire des peintures étranges sur les murs.

On serait bien en peine s’il fallait dénombrer tous les univers convoqués dans Io Pomodoro. Quant à faire la liste de ceux qui apparaissent soudain, dont on ignorait qu'il fût possible qu'ils existassent… On parlait de disque univers, il s’agit plutôt d’un disque système solaire qui embrasse le temps et le monde comme un grand tout unifié où les époques et les techniques communiquent entre elles dans une même recherche d’un terrain inconnu où pourrait s’épanouir une forme nouvelle de beauté bossue et ailée. Ça cherche et ça désire sans objet précis précis, c’est un mouvement absolu dont le seul but est d’être. Ça ne ressemble à rien, c’est infiniment foutraque, grisant et touchant. C’est pour ça que c’est chouette : avec Io Pomodoro, Lucia Bosè et Gregorio Paniagua sont parvenus à abolir les frontières temporelles et les codes esthétiques pour créer un disque absolument novateur et intemporel. On leur dit merci.


N.B. : Io Pomodoro demeure introuvable dans les bacs et ignoré dans bon nombre de bases de données pourtant réputées ; c’est grâce à ces supers chouettes copains de Single (deux anciens de Le Mans, pour ceux qui suivent) que ce disque est en train de refaire surface sur internet. On peut leur dire merci à eux aussi.


[1] D’ailleurs, puisque ces disques sont introuvables, si quelqu’un a Batiscafo sous le coude, nous lui serions rudement reconnaissant de nous le faire savoir.