mercredi 14 septembre 2011

Professeur Choron, chanteur


Il y a la musique. C'est un art majeur. De la musique découle la chanson (à moins que ce ne soit l'inverse, les témoignages manquent). C'est un art mineur selon certains (Gainsbourg par exemple), majeur selon d'autres (Guy Béart). On s'en fout, me direz-vous. Certes, mais c'est bien assez compliqué de commencer un billet sur l'auteur de l'inoubliable "Caca Chocolat" alors bon, voilà.


Le Professeur Choron est indubitablement un des plus grand Français à laquelle la mère patrie ait donné naissance. Prenons les paris: son art et sa philosophie survivront au genre humain. Cependant, et c'est malheureux, nous vivons une époque trouble dans laquelle une part essentielle de son oeuvre est introuvable, à savoir ses chansons. Car oui, on se souvient du Professeur Choron journaliste, du provocateur télévisuel, du génial bricoleur, du nihiliste absolu[1], mais le Professeur Choron c'est avant l'un des plus grands chanteurs que la musique indépendante française ait connu. Sans blague.

S'il n'était pas doté d'une voix inoubliable, il a en revanche un sens de l'interprétation qui donne un véritable poids à ce qu'il scande plus qu'il ne le chante sur des musiques toujours correctes au pire, franchement bandantes au mieux. Sans le Professeur Choron, Charly Oleg serait resté aux yeux de tous l'harmoniste télévisuel, alors qu'il suffit d'écouter "Noël Tohu-Bohu" pour s'apercevoir qu'il en avait sous la semelle.

Dans un autre ordre d'idée, Choron a enregistré plusieurs chansons à la fin des années 80 en compagnie d'un groupe assez peu connu, Los Carayos. Mais quand on sait que Los Carayos étaient formés de Schultz (Parabellum), Alain Wampas (les Wampas), François Hadji-Lazaro (les Garçons Bouchers) et d'Antoine et Manu Chao (la Mano Negra), ça a tout de suite beaucoup plus de gueule. Et Choron se trouve d'un coup placé au cœur du rock indépendant français des années 80/début 90, ce qui lui convient plutôt pas mal.

Et puis surtout il y a les paroles, qui se passeraient aisément de commentaires tant elles sont à la fois drôles, incisives et rudement bien observées. La meilleure chanson de Choron est peut-être bien "la Testiculance", phénoménale traversée de la vie d'un citoyen lambda de la naissance à la mort, d'où il ressort que tous les âges sont des âges cons et que la mort est une libération. Au milieu de tout ça de véritables fulgurances textuelles, telles cette grandiose définition de l'adulte: « 'Croient tout savoir, les gros cons! 'Savent rien, les gros cons! Pour traverser une rivière, faut qu'y construisent un pont! » Et même quand Choron joue de la fibre pipi-caca, c'est avec style, absurdité, en un mot avec une forme de classe profane inégalable. Et quand il va dans le trash (phénoménale "Javice"), il le fait si magistralement qu’il redessine les frontières de l’exercice.

Alors voilà, les chansons du Professeur Choron sont de l'art majeur, elles font partie de l'histoire du rock français et il serait temps qu'une maison de disque les récupère toutes (on ne connaît qu'une mince partie du bazar) pour les éditer en un disque qu'on pourrait ranger entre la Bible et Hitler=SS. De même qu'il serait temps que soit publié en DVD Ivre-mort pour la Patrie,  l'opérette sur ses souvenirs d'enfance sous de l'Occupation, dont la bande-son avait été composée par rien moins que Bertrand Burgalat (et dans laquelle apparaissaient le groupe de metal Treponem Pal et Dick Rivers, joli grand écart au sein de la musique française). Car si on nous pourrit la vie dès l’adolescence avec des crapules minables comme Voltaire, alors qu’au moins on ait la décence de traiter avec le respect qui lui est du le grand homme qu'est le Professeur Choron.


[1] « Rien n’est l’avenir de personne, sauf l’asticot qui consomme », qui dit mieux ?

vendredi 9 septembre 2011

La Signora di Tutti

Au début du film, une vedette de cinéma fait une tentative de suicide. Le spectateur est entraîné dans ses souvenirs et finit par comprendre le pourquoi du comment. Gloire, trépas entouré de mystère, construction en flash-back, qui a dit « Citizen Kane[1] » ?


C’est filmé par Max Ophuls, dont la caméra semble être faite de nuages. Elle capte les allées et venues, suit les mouvements et les élans, et sait comme personne faire exister le quatrième mur qui sépare le public de l’action. Kubrick est doué pour ça aussi, notamment dans l’Ultime Razzia.

Ophuls filme une actrice, Isa Miranda, dont il est de toute évidence amoureux. Elle le lui rend sans doute bien et cette alchimie crée des moments qui donnent des frissons. En la voyant un instant marcher comme une poupée cassée, on pense à Laura Elena Harring après l’accident de voiture qui ouvre Mulholland Drive, de David Lynch.


De fait, en voyant la Signora di Tutti, beaucoup de films et de cinéastes majeurs nous viennent à l’esprit. Et comme Ophuls l’a réalisé en 1934, l’esprit avisé en déduit que ce film et ce réalisateur ont influencé un paquet de beau monde. On peut donc voir la Signora di Tutti[2] si on aime le cinéma, ne serait-ce que pour jouer à l’historien à veste en velours côtelé.


Mais il y a mille autres raisons de le faire encore, au sommet desquelles Max Ophuls. Il y a longtemps que nous avons envie de parler de lui ici, mais par quel bout le prendre ? Presque chacun de ses films mériterait un panthéon. Alors parlons de son seul film italien, car tel est notre bon plaisir. Le cinéma d’Ophuls tire toujours vers le spectacle vivant, mais plus que le théâtre, c’est l’opéra son véritable point de mire. Opéra classique, opéra-bouffe, Ophuls aime les sentiments mis en scène avec ce mélange d’emphase et de sensibilité profonde, il aime quand ça gueule par peur de murmurer. Dans ses films les gens malheureux ne regardent pas la pluie tomber : ils se balancent par la fenêtre. Et la caméra les suit.


Mais il ne faut pas croire pour autant que le cinéma de Max Ophuls joue la poudre aux yeux, au contraire. C’est un cinéma de l’émotion, du drame, de l’emphase, mais qui colle de près aux élans intérieurs. En somme, c’est un cinéma de l’âme. Sa caméra sait se faire suffisamment aimante et bienveillante pour que les acteurs, et subséquemment les personnages, n’aient plus peur de s’exprimer véritablement. Car si Ophuls n’aime rien tant que les mouvements amples et les plans séquences savamment construits, il ne perd jamais de vue l’essentiel de la chose : le personnage. C’est pour mettre en lumière ce que ce dernier vit et ressent que la technique se plie en quatre, et c’est une belle chose que cela.


C’est ainsi que la Signora di Tutti est constellé de moments de bravoure, tout en étant avant toute chose un mélo absolu racontant l’histoire d’une femme qui se fait déposséder d’elle-même, qui voudrait exister mais ne parvient pas à être considérée autrement que comme une image. Ophuls se sert du cinéma en posant la question de l’actrice quand elle n’est plus à l’écran. Une pièce de théâtre se conclut par le salut des comédiens, le geste est symbolique : il y a eu les personnages, il reste les acteurs. Mais au cinéma cette différenciation n’existe pas, et des tonnes de sentiments sont projetés sur l’entité aux contours flous de l’acteur/personnage. Une actrice peut alors devenir « la femme de tous », titre de ce film, bien sûr, mais aussi titre du film qui fait la gloire du personnage principal.


Un film dans le film qui fait du film un miroir de la réalité, et qui fait d’Isa Miranda[3] une sorte de double de Gaby Doriot. On a alors le sentiment d’assister à une déclaration d’amour doublée d’une mise en garde où Ophuls prie Isa Miranda de ne jamais se perdre dans les méandres d’un système qui la ferait devenir femme de tous, inexistante en somme. Ophuls fait de ce film un écrin pour celle qu’il aime, sachant aussi qu’en la poussant ainsi sous la lumière il risque de la perdre. C’est bigrement complexe, et drôlement beau.


Il y aurait bien d’autres choses encore : ces moments où Ophuls fond plusieurs images en une, comme pour pouvoir embrasser le monde dans sa totalité en un seul plan ; cette scène assez banale où l’on devine en fond sonore les pleurs d’un personnage absent à l’image, comme pour mieux faire transparaître ce qui est au cœur des choses sans être visible pour autant ; ou encore cette scène qui touche au sublime, accompagnée d’un air d’opéra (tiens donc), où la maestria de la mise en scène transcende un récit sombre pour en faire une véritable tragédie. Ophuls est un grand technicien, mais il met cette virtuosité au service de l’âme de ses personnages et de leur histoire. En d’autres mots, c’est la perfection cinématographique.


[1] Loin de nous l’idée d’accuser Orson Welles de plagiat, d’autant que chacun sait (grâce à La Classe Américaine) qu’Orson Welles "n'aime pas  trop les voleurs et les fils de pute."
[2] Et tous  les autres films de Max Ophuls, à part si on aime le cinéma terne
[3] qui était vendeuse de gants avant que de devenir une star internationale grâce à ce film.

dimanche 28 août 2011

Remplissage estival n°4

Dernière étape de ce remplissage estival avant de revenir aux bisous réconciliateurs. Du coup, foutus pour foutus, touchons le fond. Et puis creusons un peu encore.


 François MulHollande Drive



 Didier Derlich tourneur



 Richard Donner Kebab



 Vincent Galop



 Compay Segundo



 Daniel Cohn-Bandit



 Omar J'arrive



 Jacques Lacancan



Toshiro Mifunès

mardi 23 août 2011

Remplissage estival n°3

 "Ma révolution esthétique était trop en avance sur son temps, voilà mon drame." Ainsi se clôt la lettre d'adieu laissée par Manuel.



 Il y a désormais quatre ans que les hémisphères du cerveau de Christian se livrent une bataille sans merci.



 Jefferson est en proie au doute: si l'homme a été fait à l'image de Dieu, comment admettre le caca?



 Affecté par l'inexistence de sa vie personnelle, Marcel a pris la décision qui s'imposait: intenter un procès à ses parents pour l'avoir fait si profondément terne et insignifiant.



 85 ans d'existence pour György, et une seul certitude: couper ses spaghettis, ça fait pédé.



 Duncan se sert de sa ressemblance avec Dieu pour tringler tout ce qui bouge.



 Nostalgique de l'héroïsme chevaleresque, Pio attend tous les soirs que l'open space où il travaille soit vide pour chevaucher son fauteuil à roulettes et aller se chercher un café en criant "Taïaut! Taïaut!"



 Quand l'inspecteur a demandé à Henriette pourquoi elle avait émasculé son mari, elle n'a su que psalmodier "Sa gestion de la comptabilité domestique était exécrable."



Gaston a le chic pour faire connaître au représentant de commerce moyen de profonds tourments métaphysiques.

dimanche 7 août 2011

Remplissage estival n°2

Claude s'est officiellement désintéressé du salut de son âme le jour où il s'est aperçu que le retour sur investissement était minime.



Dans le secret de sa cellule monacale, Régis rêve de latex.



La  phrase que Jan utilise le plus souvent est "Il y a toujours une lumière au bout du tunnel"; c'est en général après, quand il commence à comparer la vie à une boîte de chocolats, qu'il se fait casser la gueule.



Sylvain cultive sa part d'enfance en restant un petit crétin irresponsable et colérique.



La dernière fois que Ranjan a répondu à la question "À quoi tu penses?", il a fait quinze ans de prison.



Jean-Jacques sait. Et il rit sous cape.



Marc conclut toutes ses réunions de crise par une interprétation toute en candeur et en émotion du "P'tit quinquin".




"L'arbitre de ma raison a sifflé la fin de notre rencontre", disait la lettre de rupture que Tobias envoya à Eda, "mais tu garderas toujours une place sur le banc de touche de mon cœur."

mardi 2 août 2011

Remplissage estival n°1

Parce qu'en ce moment il est plus important de profiter de la ville déserte que de se nourrir l'âme, le mois d'août verra ce blog changer un peu de tournure: on a bouffé de la culture, place aux pets de l'esprit (c'est une formule de Victor Hugo alors voyez, ça n'est pas vulgaire). Le principe est simple: ricanons à peu de frais.


Rosalinde a cessé de croire en Dieu le jour où elle s'est aperçu qu'elle était l'unique adhérente du fan-club de Didier Derlich.



La tendre complicité qui unit François, François et François a d'abord reposé sur une conception commune de la gestion des masses salariales avant que de s'épanouir dans la coprophilie.



Brigitte a certes du s'endetter sur quinze ans pour acheter un mari en Ukraine mais, bordel, elle l'a eu son slow sur "La maladie d'amour".



Hector est plutôt du genre additions séparées.



Quand Rodolphe défend son idée de modulation des salaires sur les problématiques internes aux structures entrepreneuriales, il se demande toujours quel goût peut bien avoir le canon d'un revolver.



Hubert est en quête perpétuelle d'une forme idéale de douceur et d'harmonie. "En fait, explique-t-il, j'aimerais vivre dans du cassoulet."



Pour expliquer son humeur constamment heureuse, Bernard cite volontiers Voltaire; en vérité, il fume quotidiennement du crack en écoutant en boucle "Papayou".



Dans son autobiographie Ton nom, Liberté, Firmin confesse: "L'orientation que j'ai donnée à ma vie repose sur une simple question: pourquoi c'est sale, le trou-trou?"



Il aura suffi qu'Eusèbe traite Arnaud de "post-moderniste de mes couilles" pour qu'une scission irrémédiable s'opère au sein de l'Atlético Situationniste de Tauxières-Mutry.

mercredi 27 juillet 2011

Seule la nuit ne veut pas te lâcher

"Tombé et retombé. "La petite morte derrière les rosiers." Ces mots de Rimbaud le poursuivaient chaque fois qu'il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Déchirant les draps de ses ongles, comme le corps d'une femme qui n'est plus là depuis longtemps, et qu'on voudrait encore aimer. "Les vieux qu'on a enterrés tout droits dans le rempart aux giroflées." Encore lui, Rimbaud. Décidément, rien à faire. Il repensa à Odilia. La vieille dame en tailleur rose tapota la vitre du tramway, en lui souriant sous la neige. Avant de s'endormir, il demanda pardon à tous ceux qu'il avait aimés, à tous ceux qu'il n'avait pas aimés.
Petite morte.
Derrière les rosiers.
Cette nuit-là, il rêva de satin, et de souliers vernis."

Extrait de Nuits bleues, calmes bières, de Jean-Pierre Martinet

Une compilation autour de la nuit, donc.


Ça se télécharge ici, et se compose comme suit:

01 Nuit de Lynch (et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre)
02 Ned Sublette, Lawrence Weiner & The Persuasions - Ever widening circles of remorse
03 Katerine - Où je vais la nuit
04 Buck 65 - Heather nights
05 Drop Nineteens - My aquarium
06 Single - Su recuerdo
07 Frànçois & the Atlas Mountains - Night lights
08 Kazumasa Hashimoto - Unten take 2
09 RZA - RZA #7
10 Pierre Vassiliu - Film
11 Richard Hawley - The nights are cold
12 Spleen & CocoRosie - Beautiful smell
13 Darondo - Such a night
14 Tricky & Ambersunshower - Your name
15 Elli & Jacno - Les nuits de la pleine lune
16 Dominique A - Bowling (live)
17 Glass Candy - Digital versicolor
18 Will Oldham - All these vicious dogs
19 Vincent Gallo - Lonely boy
20 Jull - Le soleil

Là-dessus, une bonne écoute à vous.